Maurice Ravel

Shéhérazade
Trois Poèmes de Tristan Klingsor

Translation by D. Kern Holoman
 
 

Asie 

Asie, Asie. Asie 
Vieux pays merveilleux des contes de nourrice 
Où dort la fantaisie comme une impératrice 
En sa forêt emplie de mystère. 

Asie, 
Je voudrais m'en aller avec la goëlette 
Qui se berce ce soir dans le port, 
Mystérieuse et solitaire, 
Et qui déploie enfin ses voiles violettes 
Comme un immense oiseau de nuit dans le ciel d'or. 

Je voudrais m'en aller vers des îles de fleurs 
En écoutant chanter la mer perverse 
Sur un vieux rythme ensorceleur. 

Je voudrais voir Damas et les villes de Perse 
Avec les minarets légers dans l'air. 
Je voudrais voir de beaux turbans de soie 
Sur des visages noirs aux dents claires; 

Je voudrais voir des yeux sombres d'amour 
Et des prunelles brillantes de joie 
Et des paux jaunes comme des oranges; 
Je voudrais voir des vêtements de velours 
Et des habits à longues franges. 

Je voudrais voir des calumets entre des bouches 
Tout entourées de barbe blanche; 
Je voudrais voir d'âpres marchands 
   aux regards louches, 
Et des cadis, et des vizirs 
Qui du seul mouvement de leur doigt qui se penche 
Accordent vie ou mort au gré de leur désir. 

Je voudrais voir la Perse, et l'Inde, et puis la Chine, 
Les mandarins ventrus sous les ombrelles, 
Et les princesses aux mains fines, 
Et les lettrés qui se querrellent 
Sur la poésie et sur la beauté; 

Je voudrais m'attarder au palais enchanté 
Et comme un voyageur étranger 
Contemple à loisir des paysages peints 
Sur des étoffes en des cadres de sapin 
Avec un personnage au milieu d'un verger; 

Je voudrais voir des assassins souriants 
Du bourreau qui coupe un cou d'innocent 
Avec son grand sabre courbé d'Orient. 

Je voudrais voir des pauvres et des reines; 
Je voudrais voir des roses et du sang; 
Je voudrais voir mourir d'amour ou bien de haine. 

Et puis m'en revenir plus tard 
Narrer mon aventure aux curieux de rêves 
En élevant comme Sinbad ma vieille tasse arabe 
De temps en temps jusqu'à mes lèvres 
Pour interrompre le conte avec art. . . .

Asia 

Asia, Asia, Asia! 
Ancient, marvelous lands of nursery tales 
Where imagination sleeps like an empress 
In her forest, surrounded in mystery. 

Asia: 
I should like to leave with the schooner 
Rocking tonight in the habor, 
Mysterious and alone, 
And at last unfurling purple sails 
Like an huge night bird in the golden sky. 

I should like to leave for the flower islands 
Listening to the perverse ocean sing 
To an old, bewitching rhythm. 

I should like to see Damascus and the cities of Persia 
With light minarets in the air. 
I should like to see beautiful silk turbans 
Over dark faces with shining teeth; 

I should like to see eyes darkened with love 
And pupils shining with joy 
Against skins golden as oranges; 
I should like to see velvet clothes 
And robes with long fringes. 

I should like to see pipes in mouths 
Surrounded by white beards; 
I should like to see grasping merchants 
   with shady looks, 
And cadis and viziers, 
Who with a mere crook of the finger 
Dispense life or death at will. 

I should like to see Persia, and India, and then China, 
Pot-bellied mandarins under umbrellas, 
And princesses of slender hands 
And scholars arguing 
Over poetry and beauty; 

I should like to linger in the enchanted palace 
And, like a foreign traveller, 
Contemplate at leisure painted landscapes 
On fabrics in pine-wood frames 
With a figure in the middle of an orchard; 

I should like to see assassins smiling 
As the executioner cuts off an innocent head 
With his great curved oriental saber. 

I should like to see paupers and queens; 
I should like to see roses and blood; 
I should like to see dying of love or else of hate. 

And then return 
To recount my adventures to those curious of dreams, 
Raising, like Sinbad, my old Arab cup 
From time to time to my lips 
To interrupt the tale, artfully. . . .


 
La Flûte enchantée 

L'ombre est douce et mon maître dort, 
Coiffé d'un bonnet conique de soie 
Et son long nez jaune en sa barbe blanche. 

Mais moi, je suis éveillée encor 
Et j'écoute au dehors 
Une chanson de flûte où s'épanche 
Tour à tour la tristesse ou la joie. 

Un air tour à tour langoureux ou frivole 
Que mon amoureux chéri joue, 

Et quand je m'approche de la croisée 
Il me semble que chaque note s'envole 
De la flûte vers ma joue 
Comme un mystérieux baiser. 

The Enchanted Flute

The shadows are gentle, and my master sleeps 
Under his conical silk night cap 
And his long yellow nose in his white beard. 

But I am still awake 
And I am listening 
To a flute-song outside, from which pours, 
By turns, sadness and joy. 

A song by turns langorous or merry 
That my dear love plays, 

And when I go to the window 
It seems to me that each note flies 
From the flute to my cheek 
Like a myterious kiss. 


 
L'Indifférent 

Tes yeux sont doux comme ceux d'une fille, 
Jeune étranger, 
Et la courbe fine 
De ton beau visage de duvet ombragé 
Est plus séduisante encor de ligne. 

Ta lèvre chante sur le pas de ma porte 
Une langue inconnue et charmante 
Comme une musique fausse . . .
Entre! 
Et que mon vin te réconforte . . . 

Mais non, tu passes 
Et de mon seuil je te vois t'éloigner 
Me faisant un dernier geste avec grâce 
Et la hanche légèrement ployée 
Par ta démarche féminine et lasse. . . .

The Indifferent One 

Your eyes are gentle as a girl's, 
Young stranger, 
And the delicate curve 
Of your beautiful face, shadowed with down, 
Is yet more seductive of contour. 

On my doorstep your lips sing 
An unknown and charming language 
Like music out of tune . . .
Enter! 
And let my wine refresh you . . . 

But no, you pass, 
And from my doorsill I see you move away 
Making me a last gracious gesture, 
And your hips lightly swing 
In your languid, feminine gait. . . .