| J'ai rarement souffert de l'ennui autant que pendant les premiers jours
du mois de septembre dernier, 1864. Presque tous mes amis avaient, selon
l'usage à cette époque de l'année, quitté Paris.
Stephen Heller, ce charmant humoriste, musicien lettré, qui a écrit
pour le piano un si grand nombre d'œuvres admirables, dont l'esprit mélancolique
et les ardeurs religieuses pour les vrais dieux de l'art ont pour moi un
si puissant attrait, était seul resté. Mon fils, par bonheur,
arriva bientôt après du Mexique et put me donner quelques
jours. Il n'était pas gai, lui non plus, et nous mettions souvent,
Heller, Louis et moi, nos tristesses en commun. Un jour nous allâmes
dîner ensemble à Asnières. Vers le soir, en nous promenant
au bord de la Seine, nous parlions de Shakespeare et de Beethoven, et nous
arrivâmes, il m'en souvient, à une extrême exaltation;
mon fils y prenait part quand il s'agissait de Shakespeare seulement, Beethoven
lui étant encore inconnu. Mais, en somme, nous convînmes tous
les trois qu'il est bon de vivre pour adorer le beau, et que si nous ne
pouvons pas détruire et anéantir le contraire du beau, il
faut nous contenter de le mépriser, et tâcher de le connaître
le moins possible. Le soleil se couchait; après avoir marché
quelque temps, nous allâmes nous asseoir dans l'herbe sur le bord
de la rivière, en face de l'île de Neuilly. Comme nous nous
amusions à suivre de l'œil les capricieuses évolutions des
hirondelles se jouant au-dessus des ondes de la Seine, je m'orientai tout
d'un coup et je reconnus le lieu où nous nous trouvions. Je regardai
mon fils... je pensai à sa mère... Je m'étais assis
dans la neige et presque endormi au même endroit trente-six ans auparavant,
pendant un de mes vagabondages désespérés autour de
Paris. Je me rappelai alors la froide exclamation d'Hamlet apprenant que
la morte dont le convoi entre au cimetière, est la belle Ophélie
qu'il n'aime plus: «What! the fair Ophelia!» «Il
y a bien longtemps, dis-je à mes deux amis, qu'un jour d'hiver je
faillis me noyer ici même, en voulant traverser la Seine sur la glace.
J'errais sans but dans les champs dès le matin... » Louis
soupira.....
La semaine suivante mon fils dut me quitter, son congé expirait. — Je me sentis pris alors d'un vif désir de revoir Vienne, Grenoble, et surtout Meylan, et mes nièces et... quelqu'un encore, si je pouvais découvrir son adresse. Je partis. Mon beau-frère Suat et ses deux filles, que j'avais prévenus la veille, me reçurent au débarcadère du chemin de fer de Vienne et me conduisirent bientôt après à Estressin, campagne peu éloignée de la ville, où ils vont passer trois ou quatre mois tous les étés. C'était une grande joie pour ces charmantes enfants, dont l'une a dix-neuf ans et l'autre vingt et un; joie qui fut un peu troublée, au moment où, entrant dans le salon de la maison de Vienne, j'aperçus le portrait de leur mère, ma sœur Adèle, morte quatre ans auparavant. Mon saisissement fut grand et douloureux. Pour elles et leur père, ce fut avec un pénible étonnement qu'ils en furent témoins. Ce salon, ces meubles, ce portrait, étaient depuis longtemps sous leurs yeux chaque jour; l'habitude, hélas! avait déjà émoussé pour eux les traits du souvenir, le temps avait agi... Pauvre Adèle! quel cœur! son indulgence était si complète et si tendre pour les aspérités de mon caractère, pour mes caprices même les plus puérils!... Un matin, à mon retour d'Italie, nous nous trouvions réunis en famille à La Côte Saint-André; il pleuvait à verse; je dis à ma sœur: «—Adèle, veux-tu venir te promener? —Volontiers, cher ami; attends-moi, je vais mettre des galoches. —Mais voyez donc, dit ma sœur aînée, ces deux fous; ils sont capables d'aller, comme ils le disent, patauger dans la campagne par un pareil temps.» En effet, je pris un grand parapluie, et, sans tenir compte des railleries de tous, nous descendîmes Adèle et moi, dans la plaine, où nous fîmes près de deux lieues, serrés l'un contre l'autre sous le parapluie, sans dire un mot. Nous nous aimions. Je passai quinze jours assez tranquilles avec mes nièces et leur père, dans cette solitude d'Estressin. Mais j'avais prié mon beau-frère de prendre à Vienne des informations sur Mme F****** et de découvrir son adresse à Lyon; il y parvint. Aussitôt, n'y tenant plus, je partis pour Grenoble d'où je m'acheminai vers Meylan, comme j'avais fait une première fois seize ans auparavant. .....Une certaine anxiété secrète me faisait hâter le pas. Voilà déjà le vieux Saint-Eynard qui montre à l'horizon au-dessus des autres monts sa tête demi-chauve. Je vais revoir la petite maison blanche et le paysage qui l'entoure, et demain... demain... je serai à Lyon et je verrai Estelle elle-même! Est-ce bien possible?... Arrivé à Meylan, je ne me trompe pas de chemin cette fois, en gravissant la montagne; je retrouve bien vite la fontaine, l'allée d'arbres et enfin la maison. Tout m'était présent comme si j'y fusse venu la veille. Il n'y avait que seize ans. Je passe devant l'avenue et je monte sans me retourner jusqu'à la tour. Une végétation luxuriante couvrait les coteaux voisins, les vignes étalaient leurs pampres mûrs. Arrivé à grand-peine au pied de la tour, je me retourne, comme autrefois, et j'embrasse encore d'un coup d'œil la belle vallée. Je m'étais assez bien contenu jusque-là, me bornant à murmurer à voix basse: Estelle! Estelle! Estelle! mais alors une oppression accablante me fait tomber à terre, où je reste longtemps étendu, écoutant, dans une mortelle angoisse, ces mots atroces que chaque battement de mes artères fait retentir dans mon cerveau : Le passé! le passé! le temps!... jamais! jamais!... jamais! Je me relève, j'arrache au mur de la tour une pierre qui dut la voir, qu'elle toucha peut-être! je coupe une branche d'un chêne voisin. En redescendant, à l'angle d'un champ où je n'avais pas passé en 1848, je reconnais la roche tant cherchée alors et sur laquelle je l'avais vue monter. O surprise! oui, c'est bien cela, un bloc de granit, il ne pouvait avoir disparu. J'y monte, mes pieds se posent à la place même où se posèrent ses pieds; j'en suis bien sûr cette fois, j'occupe dans l'atmosphère l'espace que sa forme charmante occupa! J'emporte un petit fragment de mon autel granitique. Mais les pois roses?... ce n'est pas sans doute l'époque de leur floraison; ou bien on les a détruits; j'ai beau chercher, ils n'y sont plus. Ah! voilà le cerisier! comme il a grossi! je détache un lambeau de son écorce, et je prends son tronc entre mes bras, je le presse convulsivement contre ma poitrine. Tu te souviens d'elle sans doute, bel arbre! et tu me comprends!... Redescendu, sans rencontrer personne, à la porte de l'avenue, je prends aussitôt la résolution d'entrer, de voir le jardin et la maison. Les nouveaux propriétaires ne me traiteront peut-être pas comme un malfaiteur. D'ailleurs qu'importe! J'entre dans le jardin. Une vieille dame fait un brusque mouvement de frayeur en m'apercevant à l'improviste au détour d'une allée. «—Excusez-moi, madame, lui dis-je d'une voix à peine intelligible, et veuillez me permettre... de visiter votre jardin; il... me rappelle... des souvenirs... —Entrez, monsieur, promenez-vous. —Oh, je ne veux qu'en faire le tour.» Après quelques pas je trouve une jeune personne montée sur une échelle et cueillant les fruits d'un poirier. Je la salue en passant. Je traverse un fouillis d'arbustes qui interceptaient presque la circulation, tant le petit jardin maintenant est mal entretenu. Je coupe une branche de seringa que je cache dans mon sein, et je sors. En passant devant la porte toute grande ouverte de la maison, je m'arrête sur le seuil à en considérer l'intérieur. La jeune fille, qui était descendue de son arbre et que sa mère avait avertie sans doute de la bizarre visite qui leur était faite, m'avait suivi. Elle m'aborde et me dit gracieusement: «—Je vous en prie, monsieur, prenez la peine d'entrer. —Merci, mademoiselle, j'accepte. » Et me voilà dans la petite chambre, dont la fenêtre s'ouvre sur les profondeurs de la plaine, et d'où, quand j'avais douze ans, elle me montra d'un geste fier et ravi la poétique vallée. Tout y est encore dans le même état; le salon voisin est garni des mêmes meubles... Je mordais mon mouchoir à belles dents. La jeune personne me regardait d'un air presque effrayé. «Ne soyez pas surprise, mademoiselle, tous ces objets que je revois... c'est que je ne suis pas... revenu ici depuis... quarante-neuf ans!» Et je m'enfuis éclatant en sanglots. Qu'ont dû penser ces dames d'une si étrange scène dont elles ne connaîtront jamais le sens? Il se répète, va dire le lecteur. Ce n'est que trop vrai. Toujours des souvenirs, toujours des regrets, toujours une âme qui se cramponne au passé, toujours un pitoyable acharnement à retenir le présent qui s'enfuit, toujours une lutte inutile contre le temps, toujours la folie de vouloir réaliser l'impossible, toujours ce besoin furieux d'affections immenses! Comment ne pas me répéter? La mer se répète; toutes ses vagues se ressemblent.
Le même soir j'étais à Lyon. Ce fut une singulière nuit que celle que je passai sans dormir, en pensant à la visite projetée pour le lendemain. J'allais voir Mme F******. Je décidai de me rendre chez elle à midi. En attendant cette heure si lente à venir et supposant fort possible qu'elle ne voulût pas d'abord me recevoir, j'écrivis la lettre suivante pour qu'elle la lût avant de connaître le nom de son visiteur: Madame,Je ne pus attendre midi. A onze heures et demie je sonnais à sa porte et je donnais à sa femme de chambre la lettre avec ma carte. Elle y était. Il eût fallu remettre la lettre seulement; mais je ne savais ce que je faisais. Néanmoins en voyant mon nom, Mme F****** donna sans hésiter l'ordre de m'introduire et vint au-devant de moi. Je reconnus sa démarche et son port de déesse...Dieu! qu'elle me parut changée de visage! son teint est un peu bronzé, ses cheveux grisonnent. Pourtant en la voyant, mon cœur n'a pas eu un instant d'indécision et toute mon âme a volé vers son idole, comme si elle eût encore été éclatante de beauté. Elle me conduit dans son salon, tenant ma lettre à la main. Je ne respire plus, je ne puis parler. Elle, avec une dignité douce: «—Nous sommes de bien vieilles connaissances, monsieur Berlioz!... (Silence...) Nous étions deux enfants!... » (Silence.) Le mourant trouvant un peu de voix: «—Veuillez lire ma lettre, madame, elle vous... expliquera ma visite.» Elle l'ouvre, la lit et la déposant ensuite sur la cheminée: «—Vous venez encore de Meylan! mais c'est par occasion, sans doute, que vous vous y êtes trouvé? Vous n'avez pas fait exprès ce voyage? —Oh! madame, pouvez-vous le croire? avais-je besoin d'une occasion pour revoir...? Non, non, il y a longtemps que je désirais y revenir. (Silence.) —Vous avez eu une vie bien agitée, monsieur Berlioz. —Comment le savez-vous, madame? —J'ai lu votre biographie. —Laquelle? —Un volume de Méry, je crois. Je l'ai acheté il y a quelques annees. —Oh! n'attribuez pas à Méry, qui est un de mes amis, un artiste et un homme d'esprit, cette compilation, ce mélange de fables et d'absurdités dont je devine maintenant l'auteur. J'aurai une véritable biographie, celle que j'ai faite moi-même. —Oh, sans doute, vous écrivez si bien. —Ce n'est pas à la valeur de mon style que je fais allusion, madame, mais à l'exactitude et à la sincérité de mon récit. Quant à mes sentiments pour vous, j'ai tout dit sans restrictions dans ce livre, mais sans vous nommer. (Silence.) —J'ai obtenu aussi, reprend Mme F****** bien des détails sur vous, d'un de vos amis qui a épousé une nièce de mon mari. —Je l'avais en effet prié, quand je pris la liberté de vous écrire, il y a seize ans, de s'informer du sort de ma lettre. Je tenais à savoir au moins si vous l'aviez reçue. Mais je ne l'ai plus revu, il est mort maintenant, et je n'ai rien appris.» (Silence.) Mme F******[:] —Quant à ma vie elle a été bien simple et bien triste; j'ai perdu plusieurs de mes enfants, j'ai élevé les autres, mon mari est mort quand ils étaient encore en bas âge... J'ai rempli de mon mieux mon rôle de mère de famille. (Silence.) Je suis bien touchée et bien reconnaissante, monsieur Berlioz, des sentiments que vous m'avez gardés.» A ces mots bienveillants, je commençai à palpiter plus violemment. Je la regardai avec des yeux avides, reconstruisant en imagination sa beauté et sa jeunesse éclipsées; et je lui dis enfin: «—Donnez-moi votre main, madame.» Elle me la tendit aussitôt, je la portai à mes lèvres et je crus sentir mon cœur se fondre et tous mes os frissonner... «—Dois-je espérer, ajoutai-je après un nouveau silence, que vous me permettrez de vous écrire quelquefois et de vous faire de loin en loin une visite? —Oh! sans doute; mais je resterai peu de temps à Lyon. Je marie un de mes fils et je dois aller bientôt après son mariage, habiter Genève avec lui.» N'osant prolonger davantage ma visite, je me levai. Elle m'accompagna jusqu'à sa porte où elle me dit encore: «—Adieu, monsieur Berlioz, adieu, je suis profondément reconnais sante des sentiments que vous m'avez conservés.» En m'inclinant devant elle je pris encore une fois sa main que je gardai quelque temps appuyée sur mon front, et j'eus la force de m'éloigner. J'errais aux environs de sa demeure, tantôt me heurtant contre les arbres des Broteaux, tantôt m'arrêtant à contempler, du haut du pont Morand, le cours tumultueux du Rhône, puis reprenant ma marche fiévreuse, sans savoir pourquoi j'allais d'un côté plutôt que de l'autre, quand je rencontrai M. Strakosch, le beau-frère de la célèbre cantatrice Adelina Patti. «—C'est vous! Quel hasard! Adelina sera bien contente de vous voir; elle est ici en représentations, on donne demain le Barbier de Séville, au grand théâtre, voulez-vous une loge pour l'entendre? —Je vous remercie, je partirai probablement ce soir. —Eh bien, venez au moins dîner avec nous aujourd'hui; vous savez le plaisir que vous nous faites toujours en pareil cas. —Je n'ose vous le promettre, cela dépendra... je ne suis pas bien portant... où demeurez-vous? —Au grand hôtel. —Moi aussi. Eh bien, si je ne suis pas trop insociable ce soir j'irai dîner avec vous; mais ne m'attendez pas. Une idée m'était venue, un prétexte m'était donné pour retourner chez Mme F******, pour la revoir encore. Je courus chez-elle où j'appris qu'elle venait de sortir. Alors je chargeai sa femme de chambre de lui dire que j'aurais le jour suivant une loge pour le grand théâtre, que si Mme F****** voulait bien l'accepter et venir entendre Mlle Patti, je resterais à Lyon, espérant avoir l'honneur de l'accompagner à cette représentation; que dans le cas contraire je partirais le soir même. Que je la priais en conséquence de me faire parvenir sa réponse avant six heures. Je rentre; vingt minutes se passent. J'essaye de lire. J'avais un volume de voyages acheté à Grenoble. Je ne comprends pas un mot de mon livre. Je marche dans ma chambre. Je me jette sur mon lit. J'ouvre la fenêtre. Je descends. Je sors. Bientôt je me retrouve devant le numéro 56 de l'avenue de Noailles où elle demeurait. Mes jambes m'y avaient conduit machinalement. Je ne me contiens plus, je remonte chez elle. Je sonne. On ne m'ouvre pas. Une idée funeste vient aussitôt me marteler le cœur: aurait-elle soupçonné que j'allais revenir et donné l'ordre de ne pas me recevoir? Idée absurde, qui me ronge cependant. Je reviens une heure après et j'envoie cette fois le petit garçon de la portière sonner chez Mme F******. On n'ouvre pas non plus à l'enfant. Que devenir? rester à monter la garde devant la maison? c'est inconvenant, c'est ridicule. Malheur! m'en aller? où? chez moi? dans le Rhône?... Elle ne veut peut-être pas m'éviter, on est réellement sorti!... Une heure après nouvelle ascension de son escalier. J'entends au-dessus de ma tête fermer sa porte et des voix de femmes parlant allemand. Je continue à monter; je rencontre une dame inconnue qui descendait, puis une seconde, et enfin une troisième... C'était elle, tenant une lettre à la main. «—Mon Dieu, monsieur Berlioz, vous venez chercher une réponse? —Oui, madame. —Je vous avais écrit, et j'allais avec ces dames vous porter ce billet au grand hôtel. Je ne pourrai malheureusement accepter demain votre aimable invitation. On m'attend à la campagne assez loin d'ici et je partirai à midi. Mille pardons de vous avoir instruit de cela si tard, mais je ne suis rentrée et n'ai connu votre offre que tout à l'heure.» Comme elle faisait le geste de mettre la lettre dans sa poche: «—Veuillez me la donner, m'écriai-je. —Oh! cela ne vaut pas la peine... —Je vous en prie, vous me la destiniez. —Eh bien, la voilà.» Elle me donna la lettre et je vis son écriture pour la première fois. «—Ainsi je ne vous reverrai pas? lui dis-je dans la rue. —Vous partez ce soir? —Oui, madame, adieu. —Adieu, je vous souhaite un bon voyage.» Je lui serre la main et je la vois s'éloigner avec les deux dames allemandes. Alors, le croira-t-on, je devins presque joyeux; je l'avais revue une seconde fois, je lui avais parlé de nouveau, j'avais encore pressé sa main, je tenais une lettre d'elle, lettre qu'elle terminait en m'assurant de ses sentiments affectueux. C'était un trésor inespéré; et je m'acheminai vers le grand hôtel avec l'espoir de dîner à peu pres tranquillement chez Mlle Patti. En me voyant entrer dans son salon, la virtuose pousse un cri de joie, battant des mains comme font les enfants «Ah! quel bonheur! le voilà! le voilà! » et la ravissante diva accourt, selon sa coutume, présenter à mes lèvres son front virginal. Je me mets à table avec elle, son père, son beau-frère et quelques amis. Pendant le dîner elle m'accable de mille adorables câlineries, en disant de temps en temps: «Il a quelque chose! à quoi pensez-vous? je ne veux pas que vous ayez du chagrin.» L'heure du départ venue, on décide qu'on m'accompagnera à l'embarcadère: la charmante enfant, une de ses amies et son beau-frère montent en voiture avec moi. On nous permet d'entrer tous les quatre dans la gare. Adelina ne veut me laisser qu'au dernier moment quand le train se mettra en marche. Le signal est donné. Il faut se quitter. Alors, la folâtre me saute au cou, m'embrasse: «Adieu, adieu, à la semaine prochaine. Nous retournons à Paris mardi, vous viendrez nous voir jeudi. C'est entendu, n'est-ce pas? Vous n'y manquerez pas?» On part... Que n'eussé-je pas donné pour recevoir de telles marques d'affection de Mme F****** et n'être accueilli de Mlle Patti qu'avec une froide politesse!... Pendant toutes ces chatteries de la mélodieuse Hébé, il me semblait qu'un oiseau merveilleux aux yeux de diamant voltigeât autour de ma tête, se posant sur mon épaule, becquetant mes cheveux et me chantant avec des battements d'ailes ses plus joyeuses chansons. J'étais ravi, mais non ému. C'est que la jeune, belle, éblouissante et célèbre virtuose, qui, à vingt-deux ans, a déjà vu l'Europe et l'Amérique musicales à ses pieds, je ne l'aime pas d'amour; et la femme âgée, triste et obscure, à qui l'art est inconnu, possède mon âme, comme elle l'eut autrefois, comme elle l'aura jusqu'à mon dernier jour. Balzac et Shakespeare lui-même, ce grand peintre des passions, n'ont jamais songé qu'il pût exister rien de pareil. Un seul poëte, un poëte anglais, Thomas Moore, a cru que cela pouvait être et a su décrire ce rare sentiment, en vers admirables qui me reviennent en ce moment à la pensée:
Believe me, if all those endearing young charms.
En voici la traduction: Crois-moi, quand tous ces jeunes charmes ravissants
que je contemple si passionnément aujourd'hui viendraient à
changer demain et à s'évanouir entre mes bras, comme un présent
des fées, tu serais encore adorée autant que tu l'es en ce
moment. Que ta grâce se flétrisse, chaque désir de
mon cœur ne s'enlacera pas moins, toujours verdoyant, autour de la ruine
chérie.
Après quelques jours d'angoisses, à Paris, je lui écrivis la lettre suivante. On verra par ces pages et celles qui lui succédèrent, comme aussi par ses réponses, le misérable état de mon esprit et le calme du sien. On devinera plus facilement encore ce que je dois éprouver aujourd'hui que je n'ai plus même la consolation de lui écrire. C'eût été terminer ma vie trop doucement, que de cultiver comme une romanesque amitié cet amour inutile. Non, je devais être broyé et déchiré jusqu'à la fin. 1re LETTRE Madame, P.-S. —Je vous envoie trois volumes; vous daignerez peut-être les parcourir dans vos moments perdus. Vous comprenez que c'est un prétexte pris par l'auteur pour vous occuper un peu de lui.
Je ne suis plus qu'une vieille et bien vieille femme (car, monsieur, j'ai six ans de plus que vous), au cœur flétri par des jours passés dans les angoisses, les douleurs physiques et morales de tout genre, qui ne m'ont laissé sur les joies et les sentiments de ce monde aucune illusion. Depuis vingt ans que j'ai perdu mon meilleur ami, je n'en ai pas cherché d'autre; j'ai conservé ceux que d'anciennes relations m'avaient faits ainsi que ceux que des liens de famille m'attachaient naturellement. Depuis le jour fatal où je suis devenue veuve j'ai rompu toutes mes relations, j'ai dit adieu aux plaisirs, aux distractions, pour me consacrer tout entière à mon intérieur, à mes enfants. C'est donc là ma vie depuis vingt ans; c'est une habitude pour moi dont rien maintenant ne peut rompre le charme; car c'est dans cette intimité du cœur que je puis trouver le seul repos des jours qu'il me reste à passer dans ce monde; tout ce qui viendrait en troubler l'uniformité me serait pénible et à charge. Dans votre lettre du 27 courant vous me dites que vous n'avez qu'un désir, celui que je devienne votre amie à l'aide d'un échange de lettres. Croyez-vous sérieusement, monsieur, que cela soit possible? Je vous connais à peine, depuis quarante-neuf ans, je vous ai revu vendredi passé quelques instants; je ne puis donc apprécier ni vos goûts, ni votre caractère, ni vos qualités, seules choses qui sont la base de l'amitié. Quand il y a entre deux individus les mêmes manières de voir et de sentir, alors la sympathie peut naître et arriver; mais, quand on est séparés, une correspondance ne peut suffire pour établir ce que vous attendez de moi; pour ma part je le crois impossible. Du reste je dois vous avouer que je suis extrêmement paresseuse pour écrire, j'ai l'esprit aussi engourdi que les doigts; j'ai une peine extrême à remplir à cet égard mes obligations indispensables. Je ne pourrais donc vous promettre de commencer avec vous une correspondance qui pût être suivie, je manquerais trop souvent à ma promesse pour ne pas vous en avertir d'avance. S'il vous est agréable de m'écrire quelquefois je recevrai vos lettres, mais n'attendez pas mes réponses exactement ni promptement. Vous désirez aussi que je vous dise «Venez me voir;» cela n'est pas possible, pas plus que de vous dire: «Vous me trouverez seule.» Le hasard, vendredi, a voulu que je fusse seule pour vous recevoir; quand je serai à Genève avec mon fils et sa femme, si, quand vous vous présenterez chez eux, je suis seule, je vous recevrai, mais s'ils m'entourent au moment de votre visite, il vous faudra subir leur présence, car je trouverais fort inconvenant qu'il en fût autrement. C'est avec toute la franchise et la sincérité qui sont le fond de mon caractère que je vous ai tracé ce que je pense et ce que je sens. Je crois devoir encore vous dire qu'il est des illusions, des rêves, qu'il faut savoir abandonner quand les cheveux blancs sont arrivés, et avec eux le désenchantement de tous sentiments nouveaux, même ceux de l'amitié, qui ne peuvent avoir du charme que lorsqu'ils sont nés de relations suivies et dans les heureux jours de la jeunesse. Ce n'est pas, selon moi, au moment où le poids des années se fait sentir, où leur nombre nous a apporté l'expérience de toutes les déceptions, qu'il faut commencer des relations. Je vous avoue que pour moi j'en suis là. Mon avenir se raccourcit tous les jours; à quoi bon former des relations qu'aujourd'hui voit naître et que demain peut faire évanouir? Ce n'est que se créer des regrets. Ne voyez, monsieur, dans tout ce que je viens de vous dire, aucune intention de ma part de blesser les souvenirs que vous avez pour moi; je les respecte et je suis touchée de leur persistance. Vous êtes encore bien jeune par le cœur; pour moi il n'en est pas ainsi, je suis vieille tout de bon, je ne suis plus bonne à rien qu'à conserver, croyez-le, une large place pour vous dans mon souvenir. J'apprendrai toujours avec plaisir les triomphes que vous êtes appelé à avoir. Adieu, monsieur, je vous dis encore: recevez l'assurance de mes sentiments affectueux.
EST. F******
J'ai reçu hier matin les volumes que vous avez eu la bonté de m'envoyer; je vous en remercie mille fois.
Paris, 2 octobre 1864.
Je n'irai pas vous voir ce mois-ci à Lyon; évidemment cette visite vous paraîtrait indiscrète. Je n'irai pas non plus à Genève avant une année au moins; la crainte de vous importuner me retiendra. Mais, votre adresse, votre adresse! Aussitôt que vous la saurez, envoyez-la-moi, par grâce. Si votre silence m'indique un impitoyable refus et une intention formelle de m'interdire la plus timide relation avec vous, si vous me mettez ainsi rudement à l'écart, comme on le fait pour les êtres dangereux ou indignes, vous aurez porté à son comble un malheur qu'il vous eût été si facile d'adoucir. Alors, madame, que Dieu et votre conscience vous pardonnent! Je resterai dans la froide nuit où vous m'aurez plongé, souffrant, désolé, et votre dévoué jusqu'à la mort.
Lyon, 14 octobre 1864.
N'en doutez pas, mes adorations seront discrètes. Votre dévoué,
4e LETTRE
Oui, c'est beau la vie, mais la mort serait plus belle; être à vos pieds, la tête sur vos genoux, vos deux mains dans les miennes et finir ainsi!...
Pendant ces derniers jours d'anxiété j'en vins à croire, comme je l'ai dit plus haut, que je n'aurais plus même la consolation de lui écrire, et je me décourageai tout à fait. Mais un matin où je réfléchissais tristement au coin de mon feu, on vint m'apporter une carte sur laquelle je lus ces mots M. et Mme Charles F******. C'étaient son fils et sa bru, qu'elle avait engagés à me venir voir pendant un voyage qu'ils avaient dû faire à Paris. Quelle surprise! quel bonheur! Elle les avait envoyés! Je fus bouleversé à ne savoir quelle contenance faire, en retrouvant dans le jeune homme le portrait vivant de Mlle Estelle à dix-huit ans... La jeune femme paraissait consternée de mon émotion; son mari semblait moins surpris. Evidemment ils savaient tout, Mme F****** leur avait montré mes lettres. «—Elle était donc bien belle? s'écria tout d'un coup la jeune dame. —Oh!... » Alors M. F****** prenant la parole: «—Oui, un jour, à l'âge de cinq ans, en voyant ma mère parée pour aller au bal, j'éprouvai une sorte d'éblouissement dont le souvenir dure encore.» Je vins pourtant à bout de me dominer et de parler à mes deux aimables visiteurs à peu près raisonnablement. Mme Charles F****** est une créole hollandaise de l'île de Java; elle a habité Sumatra et Bornéo, elle sait le malais; elle a vu Brook, le raja de Sarawak. Que de questions je lui aurais faites si j'eusse été dans mon état d'esprit habituel! J'eus le plaisir de voir souvent les deux jeunes gens pendant leur séjour à Paris, et de leur procurer quelques distractions agréables. Nous parlions toujours d'Elle, et quand nous fûmes un peu familiarisés, la jeune femme en vînt à me gronder d'écrire à sa belle-mère comme je le faisais. «—Vous l'effrayez, me dit-elle, ce n'est pas ainsi qu'il faut lui parler. Souvenez-vous qu'elle ne vous connaît presque pas, que vous êtes tous les deux d'un âge... Je conçois bien qu'elle me dise quelquefois tristement en me montrant vos lettres: «Que voulez-vous que je réponde à cela?» Il faut vous accoutumer à plus de calme, alors vos visites à Genève seront charmantes, et nous serons bien heureux de vous faire les honneurs de notre ville; car vous viendrez, nous comptons sur vous. —Ah! certes, pouvez-vous en douter? puisque Mme F****** me le permet.» Je m'étudiai donc à la réserve et ne voulus même pas, quand les nouveaux mariés repartirent, leur donner une lettre pour leur mere. Seulement, comme il était question dans ce moment d'exécuter à l'un des concerts du Conservatoire mon second acte des Troyens, je lui envoyai un exemplaire du poëme, en la faisant prier de le lire, à la page marquée par des feuilles mortes, le 18 décembre, à deux heures et demie, au moment où l'on exécuterait ce fragment à Paris. Mme Charles F****** devant revenir, pour suivre la marche d'une affaire où son mari, qui ne pouvait quitter Genève, se trouvait intéressé, se faisait une fête d'assister à ce concert dont l'annonce produisait dans le monde musical une certaine sensation. Quinze jours encore se passèrent sans la voir revenir, sans recevoir de lettre, et je m'obstinai à ne pas écrire. Je n'en pouvais plus, quand enfin le 17, Mme Charles F****** revint et m'apporta la lettre suivante: Monsieur,Genève, 16 décembre 1864.
Paris, lundi 19 décembre 1864.
En passant à Grenoble, au mois de septembre dernier, j'allai faire une visite à l'un de mes cousins qui se trouvait à Saint-Georges, hameau perdu dans les âpres montagnes de la rive gauche du Drac, et qu'habite la plus misérable population. La belle-sœur de mon cousin s'est dévouée au soulagement de tant de souffrances, elle est la gracieuse providence du pays. Le jour où j'arrivai à Saint-Georges, elle apprit qu'une chaumière assez éloignée était sans pain depuis trois semaines. Elle s'y rendît aussitôt, et s'adressant à la mère de famille:Quelque temps après avoir reçu cette lettre, elle m'en écrivait une où se trouvaient ces mots: «Croyez que je ne suis pas sans pitié pour les enfants qui ne sont pas raisonnables. J'ai toujours trouvé que, pour leur rendre le calme et la raison, ce qu'il y avait de mieux, était de les distraire, de leur donner des images. Je prends la liberté de vous en envoyer une, qui vous rappellera la réalité du moment et détruira les illusions du passé.» Elle m'envoyait son portrait!... Excellente, adorable femme! Je m'arrête ici. Je crois maintenant pouvoir vivre plus tranquille. Je lui écrirai quelquefois; elle me répondra; j'irai la voir; je sais où elle est; on ne me laissera jamais ignorer les changements qui pour raient survenir dans son existence, son fils m'en a donné sa parole, et s'est engagé à m'en informer. Peu à peu, malgré sa crainte des nouvelles amitiés, peut-être verra-t-elle ses sentiments affectueux grandir lentement pour moi. Déjà, je puis apprécier l'amélioration survenue dans ma vie. Le passé n'est pas entièrement passé. Mon ciel n'est plus vide. D'un œil attendri je contemple mon étoile qui semble au loin doucement me sourire. Elle ne m'aime pas, il est vrai, pourquoi m'aimerait-elle? mais elle aurait pu m'ignorer toujours, et elle sait que je l'adore. Il faut me consoler d'avoir été connu d'elle trop tard, comme je me console de n'avoir pas connu Virgîle, que j'eusse tant aimé, ou Gluck, ou Beethoven... ou Shakespeare... qui m'eût aimé peut-être. (Il est vrai que je ne m'en console pas.)
Laquelle des deux puissances peut élever l'homme aux plus sublimes hauteurs, l'amour ou la musique?... C'est un grand problème. Pourtant il me semble qu'on devrait dire ceci: l'amour ne peut pas donner une idée de la musique, la musique peut en donner une de l'amour... Pourquoi séparer l'un de l'autre? Ce sont les deux ailes de l'âme.
En voyant de quelle façon certaines gens entendent
l'amour, et ce qu'ils cherchent dans les créations de l'art, je
pense toujours involontairement aux porcs, qui, de leur ignoble groin,
fouillent la terre au milieu des plus belles fleurs, et aux pieds des grands
chênes, dans l'espoir d'y trouver les truffes dont ils sont friands.
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