Il y a maintenant près de dix ans que j'ai terminé ces
mémoires. Il m'est arrivé pendant ce temps des choses presque
aussi graves que celles dont j'ai fait le récit. Je crois donc devoir
en consigner ici quelques-unes en peu de mots, pour ne plus revenir à
ce long travail, sous aucun prétexte.
Ma carrière est finie, Othello's
occupation's gone. Je ne compose plus de musique, je ne dirige plus
de concerts, je n'écris plus ni vers ni prose; j'ai donné
ma démission de critique
,
tous les travaux de musique que
j'avais entrepris sont terminés; je ne veux plus rien faire, et
je ne fais rien que lire, méditer, lutter avec un mortel ennui,
et souffrir d'une incurable névralgie qui me torture nuit et jour.
A ma grande surprise, j'ai été
nommé membre de l'Académie des beaux-arts de l'Institut,
et si, quand j'y prends la parole de temps en temps, les observations que
je fais sur nos usages académiques sont assez inutiles et restent
sans résultats, je n'ai pourtant avec mes confrères que des
relations amicales et de tout point charmantes.
J'aurais bien des choses à raconter
au sujet des deux opéras de Gluck, Orphée et Alceste,
que
j'ai été chargé de mettre en scène, l'un au
Théâtre-Lyrique et l'autre à l'Opéra; mais
j'en ai déjà beaucoup parlé dans mon volume A travers
chants et ce que je pourrais ajouter... je ne veux pas le dire.
Le prince Napoléon m'a fait proposer
d'organiser un vaste concert dans le palais de l'Exposition des produits
de l'industrie, pour le jour où l'Empereur devait y faire la distribution
solennelle des récompenses. J'ai accepté cette rude tâche,
mais en déclinant toute responsabilité pecuniaire. Un entrepreneur
intelligent et hardi, M. Ber, s'est présenté. Il m'a traité
généreusement, et cette fois ces concerts (car il y en a
eu plusieurs après la cérémonie officielle) m'ont
rapporté près de huit mille francs. J'avais placé,
dans une galerie élevée derrière le trône, douze
cents musiciens qu'on entendit fort peu. Mais le jour de la cérémonie,
l'effet musical était de si mince importance, qu'au milieu du premier
morceau (la cantate l'Impériale
que j'avais écrite
pour la circonstance) on vint m'interrompre et me forcer d'arrêter
l'orchestre au moment le plus intéressant, parce que le prince avait
son discours à prononcer et que la musique durait trop longtemps...
Le lendemain, le public payant était admis. On fit soixante-quinze
mille francs de recette. Nous avions fait descendre l'orchestre qui, bien
disposé cette fois dans la partie inférieure de la salle,
produisît un excellent effet. Ce jour-là on n'interrompit
pas la cantate, et je pus allumer le bouquet de mon feu d'artifice musical.
J'avais fait venir de Bruxelles un mécanicien à moi connu,qui
m'installa un métronome électrique à cinq branches.
Par le simple mouvement d'un doigt de ma main gauche, tout en me servant
du bâton conducteur avec la droite, je pus ainsi marquer la mesure
à cinq points différents et fort distants les uns des autres,
du vaste espace occupé par les exécutants. Cinq sous-chefs
recevant mon mouvement par les fils électriques, le communiquaient
aussitôt aux groupes dont la direction leur était confiée.
L'ensemble fut merveilleux. Depuis lors, la plupart des théâtres
lyriques ont adopté l'emploi du métronome électrique
pour l'exécution des chœurs placés derrière la scène,
et quand les maîtres de chant ne peuvent ni voir la mesure ni entendre
l'orchestre. L'Opéra seul s'y était refusé; mais quand
j'y dirigeai les répétitions d'Alceste,
j'obtins l'adoption
de ce précieux instrument. Il y eut, à ces concerts du Palais
de l'Industrie, de beaux effets produits par les morceaux
dont les harmonies étaient larges et les mouvements un peu lents.
Les principaux, autant qu'il m'en souvienne, furent ceux du chœur d'Armide:
Jamais, dans ces beaux lieux, du
Tibi omnes
de mon Te Deum,
et
de l'Apothéose de ma Symphonie funèbre et triomphale.
Quatre ou cinq ans après cette espèce
de congrès musical, Jullien, dont j'ai déjà parlé
à propos de sa direction de l'Opéra anglais au théâtre
de Drury-Lane, vint à Paris pour y donner une série de grands
concerts dans le cirque des champs Elysées. Sa banqueroute l'empêchait
de signer certains engagements; je parvins heureusement à lui faire
obtenir son concordat et par suite la liberté de contracter. Le
pauvre homme en me voyant renoncer si aisément à ce qu'il
me devait, fut pris, au tribunal du commerce, d'un accès d'attendrissement
et m'embrassa en versant des flots de larmes. Mais à partir de ce
moment, son état mental, dont personne ne voulait, à Londres
ni à Paris, reconnaître la gravité, ne fit qu'empirer.
Depuis nombre d'années pourtant, il prétendait avoir fait
en acoustique une découverte extra ordinaire dont il fait part à
tout venant. Mettant un doigt dans chacune de ses oreilles, il écoutait
le bruit sourd que le sang produit alors dans la tête en passant
par les artères carotides, et croyait fermement y reconnaître
un la colossal donné par le globe terrestre en roulant
dans l'espace. Puis sifflant avec ses lèvres une note aiguë
quelconque, un ré, ou un mi bémol, ou un fa,
il
s'écriait plein d'enthousiasme: «C'est le la, le
la
véritable,
le la des sphères! voilà le diapason de l'éternité!»
Un jour il accourut chez moi: son air était
étrange. Il avait vu Dieu, disait-il, dans une nuée
bleue, et Dieu lui avait ordonné de faire ma fortune. En conséquence
il venait d'abord m'acheter ma partition des Troyens récemment
achevée; il m'en offrait trente-cinq mille francs. Ensuite il voulait,
malgré mon désistement, acquitter sa dette de Drury-Lane.
«J'ai de l'argent, j'ai de l'argent, ajouta-t-il en tirant de sa
poche des poignées d'or et de billets de banque, tenez, tenez, en
voilà, payez-vous!» J'eus beaucoup de peine à lui faire
reprendre son or et ses billets en lui disant : «Une autre fois,
mon cher Jullien, nous nous occuperons de cette affaire et de la mission
que Dieu vous a confiée. Il faut être pour cela plus calme
que vous n'êtes aujourd'hui. Le fait est qu'il avait déjà
reçu des fonds considérables pour ses concerts des Champs-Élysées,
d'un entrepreneur à qui il avait inspiré une grande confiance.
La semaine suivante, après avoir fait un scandale public en jouant
de la petite flûte dans son cabriolet sur le boulevard des Italiens,
et en invitant les passants à venir à ses concerts, Jullien
mourut d'un transport au cerveau. Combien y a-t-il en Europe à cette
heure, de musiciens que l'on prend au sérieux et qui sont aussi
fous que lui!...
J'avais entièrement terminé
à cette époque l'ouvrage dramatique dont je parlais tout
à l'heure et dont j'ai fait mention dans une note d'un des précédents
chapitres. Me trouvant à Weîmar quatre ans auparavant chez
la princesse de Wittgenstein (amie dévouée de Liszt, femme
de cœur et d'esprit, qui m'a soutenu bien souvent dans mes plus tristes
heures), je fus amené à parler de mon admiration pour
Virgile et de l'idée que je me faisais d'un grand opéra traité
dans le système shakespearien, dont le deuxième et le quatrième
livre de l'Énéide seraient le sujet. J'ajoutai que
je savais trop quels chagrins une telle entreprise me causerait nécessairement,
pour que j'en vinsse jamais à la tenter. «En effet, répliqua
la princesse, de votre passion pour Shakespeare unie à cet amour
de l'antique, il doit résulter quelque chose de grandiose et de
nouveau. Allons, il faut faire cet opéra, ce poëme lyrique;
appelez-le et disposez-le comme il vous plaira. Il faut le commencer et
le finir.» Comme je continuais à m'en défendre: «Ecoutez,
me dit la princesse, si vous reculez devant les peines que cette œuvre
peut et doit vous causer, si vous avez la faiblesse d'en avoir peur et
de ne pas tout braver pour Didon et Cassandre, ne vous représentez
jamais chez moi, je ne veux plus vous voir.» Il n'en fallait pas
tant dire pour me décider. De retour à Paris je commençai
à écrire les vers du poëme lyrique des Troyens.
Puis
je me mis à la partition, et au bout de trois ans et demi de corrections,
de changements, d'additions, etc., tout fut terminé. Pendant que
je polissais et repolissais cet ouvrage, après en avoir lu le poëme
en maint endroit, avoir écouté les observations des uns et
des autres et en avoir profité de mon mieux, l'idée me vint
d'écrire à l'Empereur la lettre suivante:
Je viens d'achever un grand opéra dont j'ai écrit les paroles
et la musique. Malgré la hardiesse et la variété des
moyens qui y sont employés, les ressources dont on dispose à
Paris peuvent suffire à le représenter.1
Permettez-moi, Sire, de vous en lire le poëme et de solliciter ensuite
pour l'œuvre votre haute protection, si elle a le bonheur de la mériter.
Le théâtre de l'Opéra est en ce moment dirigé
par un de mes anciens amis,2 qui professe
au sujet de mon style en musique, style qu'il n'a jamais connu et qu'il
ne peut apprécier, les opinions les plus étranges; les deux
chefs du service musical placés sous ses ordres sont mes ennemis.
Gardez-moi, Sire, de mon ami, et quant à mes ennemis, comme dit
le proverbe italien, je m'en garderai moi-même. Si Votre Majesté,
après avoir entendu mon poëme, ne le juge pas digne de la représentation,
j'accepterai sa décision avec un respect sincère et absolu;
mais je ne puis soumettre mon ouvrage à l'appréciation de
gens dont le jugement est obscurci par des préventions et des préjugés,
et dont l'opinion, par conséquent, n'est pour moi d'aucune valeur.
Ils prendraient le prétexte de l'insuffisance du poëme pour
refuser la musique. J'ai été un instant tenté de solliciter
la faveur de lire mon livret des Troyens à Votre Majesté,
pendant les loisirs que lui laissait son dernier séjour à
Plombière; mais alors la partition n'était pas terminée
et j'ai craint, si le résultat de la lecture n'eût pas été
favorable, un découragement qui m'eût empêché
de l'achever; et je voulais l'écrire cette grande partition, l'écrire
complètement, avec une ardeur constante et les soins et l'amour
les plus assidus. Maintenant, viennent le découragement et les chagrins,
rien ne peut faire qu'elle n'existe pas. C'est grand et fort, et, malgré
l'apparente complexité des moyens, très-simple. Ce n'est
pas vulgaire malheureusement, mais ce défaut est de ceux que Votre
Majeste pardonne, et le public de Paris commence à comprendre que
la production des jouets sonores n'est pas le but le plus élevé
de l'art. Permettez-moi donc, Sire, de dire comme l'un des personnages
de l'épopée antique d'où j'ai tiré mon sujet:
Arma
citi properate viro! et je crois que je prendrai le Latium.
Je suis avec le plus profond respect et le
plus entier dévouement, Sire, de Votre Majesté le très-humble
et très-obéissant serviteur.
HECTOR BERLIOZ,
Membre de l'Institut.
Paris, 28 mars 1858.
Eh bien, non, je n'ai pas pris le Latium.
Il est vrai que les gens de l'Opéra se sont bien gardés de
properare
arma viro; et l'Empereur n'a jamais lu cette lettre; M. de Morny m'a
dissuadé de la lui envoyer; «l'Empereur, m'a-t-il dit, l'eût
trouvée peu convenable»; et quand enfin
les
Troyens ont été représentés tant bien que
mal, S.M. n'a pas seulement daigné venir les voir.
Un soir, aux Tuileries, je pus avoir un instant
d'entretien avec l'Empereur, et il m'autorisa à lui apporter le
poëme des Troyens, m'assurant qu'il le lirait s'il pouvait
trouver une heure de loisir. Mais a-t-on du loisir quand on est
Empereur des Français? Je remis mon manuscrit à Sa Majesté
qui ne le lut pas et l'envoya dans les bureaux de la direction des théâtres.
Là on calomnia mon travail, le traitant d'absurde et d'insensé;
on fit courir le bruit que cela durerait huit heures, qu il fallait deux
troupes comme celle de l'Opéra pour l'exécuter, que je demandais
trois cents choristes supplémentaires, etc., etc. Un an après,
on sembla vouloir s'occuper un peu de mon ouvrage. Un jour Alphonse Royer
me prit à part et me dit: «Le ministre d'État m'a ordonné
de vous annoncer qu'on allait mettre à l'étude, à
l'Opéra, votre partition des Troyens, et qu'il voulait vous
donner pleine satisfaction.»
CETTE PROMESSE FAITE
SPONTANÉMENT PAR SON EXCELLENCE
NE FUT PAS MIEUX TENUE QUE TANT D'AUTRES, ET A PARTIR DE CE MOMENT IL N'EN
A PLUS, ETC., ETC. Et voilà comment, après une longue
attente inutile et las de subir tant de dédains, je cédai
aux sollicitations amicales de M. Carvalho et je consentis à lui
laisser tenter la mise en scène des Troyens à Carthage3
au Théâtre-Lyrique, malgré l'impossibilité manifeste
où il était de la mener à bien. Il venait d'obtenir
du gouvernement une subvention annuelle de 100,000 francs. Malgré
cela l'entreprise était au-dessus de ses forces; son théâtre
n'est pas assez grand, ses chanteurs ne sont pas assez habiles, ni ses
chœurs ni son orchestre suffisants. Il fit des sacrifices considérables;
j'en fis de mon côté. Je payai de mes deniers quelques musiciens
qui manquaient à son orchestre, je mutilai même en maint endroit
mon instrumentation pour la mettre en rapport avec les ressources dont
il disposait. Mme Charton-Demeur, la seule femme qui pût
chanter le rôle de Didon, fit à mon égard acte de généreuse
amitié en acceptant de M. Carvalho des appointements de beaucoup
inférieurs à ceux que lui offrait le directeur du théâtre
de Madrid. Malgré tout l'exécution fut et ne pouvait manquer
d'être fort incomplète. Mme Charton eut d'admirables
moments, Montjauze qui jouait Énée, montra à certains
jours de l'entraînement et de la chaleur; mais la mise en scène,
que Carvalho avait voulu absolument régler lui-même, fut tout
autre que celle que j'avais indiquée, elle fut même absurde
en certains endroits et ridicule dans d'autres. Le machiniste, à
la première représentation, faillit tout compromettre et
faire tomber la pièce par sa maladresse dans la scène de
la chasse pendant l'orage. Ce tableau, qui serait à l'Opéra
d'une beauté sauvage saisissante, parut mesquin, et pour changer
ensuite de décor, il fallut cinquante-cinq minutes d'entr'acte.
D'où résulta le lendemain la suppression de l'orage, de la
chasse et de toute la scène.
Je l'ai déjà dit, pour que je
puisse organiser convenablement l'exécution d'un grand ouvrage tel
que celui-là, il faut que je sois le maître absolu du théâtre,
comme je le suis de l'orchestre quand je fais répéter une
symphonie; il me faut le concours bienveillant de tous et que chacun m'obéisse
sans faire la moindre observation. Autrement, au bout de quelques jours,
mon énergie s'use contre les volontés qui contrarient la
mienne, contre les opinions puériles et les terreurs plus puériles
encore dont on m'impose l'obsession; je finis par donner ma démission,
par tomber énervé et laisser tout aller au diable. Je ne
saurais dire ce que Carvalho, tout en protestant qu'il ne voulait que se
conformer à mes intentions et exécuter mes volontés,
m'a fait subir de tourments pour obtenir les coupures qu'il croyait nécessaires.
Quand il n'osait me les demander lui-même, il me les faisait demander
par un de nos amis communs. Celui-ci m'écrivait que tel passage
était dangereux, celui-là me suppliait, par écrit
également, d'en supprimer un autre. Et des critiques de détail
à me faire devenir fou.
«—Votre rapsode qui tient à la
main une lyre à quatre cordes, justifie bien, je le sais, les quatre
notes que fait entendre la harpe dans l'orchestre. Vous avez voulu faire
un peu d'archéologie.
—Eh bien?
—Ah! c'est dangereux, cela fera rire.
—En effet, c'est bien risible. Ha! ha! ha!
un tétracorde, une lyre antique faisant quatre notes seulement!
ha! ha! ha!
—Vous avez un mot qui me fait peur dans votre
prologue.
—Lequel?
—Le mot triomphaux.
—Et pourquoi vous fait-il peur? n'est-il pas
le pluriel de triomphal, comme chevaux de cheval, originaux d'original,
madrigaux de madrigal, municipaux de municipal?
—Oui, mais c'est un mot qu'on n'a pas l'habitude
d'entendre.
—Pardieu, s'il fallait dans un sujet épique
n'employer que les mots en usage dans les guinguettes et les théâtres
de vaudeville, les expressions prohibées seraient en grand nombre,
et le style de l'œuvre serait réduit à une étrange
pauvreté.
—Vous verrez, cela fera rire.
— Ha! ha! ha! triomphaux! en effet c'est fort
drôle! triomphaux!
est presque aussi bouffon que tarte
à la crème de Molière. Ha! ha! ha!
—Il ne faut pas qu'Énée entre
en scène avec un casque.
— Pourquoi?
—Parce que Mangin, le marchand de crayons
de nos places publiques, lui aussi, porte un casque; un casque du Moyen
Age, il est vrai, mais enfin un casque et les titis de la quatrième
galerie se mettront à rire et crieront: ohé! c'est Mangin!
—Ah, oui, un héros troyen ne doit pas
porter de casque, il ferait rire. Ha! ha! ha! un casque! ha! ha! Mangin!
—Voyons, voulez-vous me faire plaisir?
—Qu'est-ce encore?
—Supprimons Mercure, ses ailes aux talons
et à la tête feront rire. On n'a jamais vu porter des ailes
qu'aux épaules.
—Ah! l'on a vu des êtres à figure
humaine porter des ailes aux épaules! je l'ignorais. Mais enfin
je conçois que les ailes des talons feront rire; ha! ha! ha! et
celles de la tête bien plus encore; ha! ha! ha! comme on ne rencontre
pas souvent Mercure dans les rues de Paris, supprimons Mercure.»
Comprend-on ce que ces craintes idiotes devaient
me faire éprouver? Je ne dis rien des idées musicales de
Carvalho, qui, pour favoriser une mise en scène qu'il avait imaginée,
voulait me faire prendre plus lentement ou plus vite le mouvement de certains
morceaux, me faire ajouter seize mesures, huit mesures, quatre mesures,
ou en supprimer deux, ou trois, ou une. A ses yeux la mise en scène
d'un opéra n'est pas faite pour la musique, c'est la musique qui
est faite pour la mise en scene. Comme si d'ailleurs je n'eusse pas longuement
calculé ma partition pour les exigences de théâtre
que j'étudie depuis quarante ans à l'Opéra. Au moins
les acteurs se sont-ils complètement abstenus de me tourmenter,
et je leur dois la justice de déclarer qu'ils ont tous chanté
leur rôle tel que je leur ai donné et sans y changer une seule
note. Ceci est peut-être incroyable, mais cela est, et je les en
remercie. La première représentation des Troyens à
Carthage eut lieu le 4 novembre 1863, ainsi que Carvalho l'avait annoncé.
L'ouvrage avait besoin encore de trois ou quatre sérieuses répétitions
générales, rien ne marchait avec aplomb, sur la scène
surtout. Mais le directeur ne savait de quel bois faire flèche pour
alimenter son répertoire, son théâtre était
vide
chaque soir, il voulait sortir au plus vite de cette triste position. En
pareil cas, on le sait, les directeurs sont féroces. Mes amis et
moi nous pensions que la soirée serait orageuse, nous nous attendions
à toutes sortes de manifestations hostiles; il n'en fut rien. Mes
ennemis n'osèrent pas se montrer; un coup de sifflet honteux se
fit entendre à la fin lorsqu'on proclama mon nom, et ce fut tout.
L'individu qui avait sifflé s'imposa sans doute la tâche de
m'insulter de la même façon pendant plusieurs semaines, car
il revint, accompagné d'un collaborateur, siffler encore au même
endroit, aux troisième, cinquième, septième et dixième
représentations. D'autres péroraient dans les corridors avec
une violence comique, m'accablant d'imprécations, disant qu'on ne
pouvait pas, qu'on ne devait pas permettre
une musique pareille.
Cinq journaux me dirent de sottes injures, choisies parmi celles qui pouvaient
en moi blesser le plus cruellement l'artiste. Mais plus de cinquante articles
de critique admirative, en revanche, parurent pendant quinze jours, parmi
lesquels ceux de MM. Gasperini, Fiorentino, d'Ortigue, Léon Kreutzer,
Damcke, Joannes Weber, et d'une foule d'autres, écrits avec
un véritable enthousiasme et une rare sagacité, me remplirent
d'une joie que je n'avais pas éprouvée depuis longtemps.
Je reçus en outre un grand nombre de lettres, les unes éloquentes,
les autres naïves, toutes émues, et qui ne manquèrent
pas de me toucher profondément. A plusieurs représentations
j'ai vu des gens pleurer. Souvent, pendant les deux mois qui suivirent
la première apparition des Troyens, j'ai été
arrêté dans les rues de Paris par des inconnus qui me demandaient
la permission de me serrer la main et me remerciaient d'avoir produit cet
ouvrage. N'étaient-ce pas là des compensations aux insultes
de mes ennemis? ennemis que je me suis faits, moins encore par mes critiques,
que par mes tendances musicales; ennemis dont la haine ressemble à
celle des filles publiques pour les femmes honnêtes et dont on doit
se trouver honoré. La muse de ceux-là s'appelle ordinairement
Laïs, Phryné, très-rarement Aspasie,4
celle que les nobles natures et les amis du grand art adorent, s'appelle
Juliette, Desdémone, Cordelia, Ophelia, Imogène, Virgilia,
Miranda, Didon, Cassandre, Alceste, noms sublimes qui éveillent
des idées de poétique amour, de pudeur et de dévouement,
quand les premiers ne rappellent qu'un bas sensualisme et la prostitution.
J'avoue avoir, moi aussi, ressenti à
l'audition des Troyens
des impressions violentes de certains morceaux
bien exécutés. L'air d'Énée: Ah! quand viendra
l'instant des suprêmes adieux et surtout le monologue de Didon:
Je vais mourir,
Dans ma douleur immense submergée.
me bouleversaient. Mme Charton disait grandement et d'une
façon si dramatique le passage:
Énée, Énée!
Oh, mon âme te suit!
et ses cris de désespoir, sans paroles, en se frappant la poitrine
et s'arrachant les cheveux, comme l'indique Virgile:
Terque quaterque manu pectus percussa decorum,
Flaventes que abscissa comas.
Il est singulier qu'aucun des critiques aboyants ne
m'ait reproché d'avoir osé écrire cet effet vocal;
il est pourtant, je le crois, digne de leur colère. Dans tout ce
que j'ai produit de musique douloureusement passionnée, je ne connais
de comparable à ces accents de Didon, dans cette scène et
dans l'air suivant, que ceux de Cassandre dans quelques parties de la Prise
de Troje qu'on n'a encore représentée nulle part... O
ma noble Cassandre, mon héroïque vierge, il faut donc me résigner,
je ne t'entendrai jamais!... et je suis comme le jeune Chorèbe.
..... Insano Cassandrae incensus amore.
On a supprimé dans les Troyens à
Carthage, au Théâtre-Lyrique, tant pendant les études
qu'après la première représentation, les morceaux
suivants:
1o l'entrée des constructeurs,
2o celle des matelots,
3o celle des laboureurs,
4o l'intermède instrumental
(chasse royale et orage),
5o la scène
et le duo entre Anna et Narbal,
6o le deuxième air de danse,
7o les strophes d'Iopas,
8o le duo des sentinelles,
9o la chanson d'Hylas,
10o le grand duo entre Énée
et Didon: «Errante sur tes pas.»
Pour les entrées des constructeurs,
des matelots et des laboureurs, Carvalho en trouva l'ensemble froid; d'ailleurs
le théâtre n'était pas assez vaste pour le déploiement
d'un pareil cortège. L'intermède de la chasse fut pitoyablement
mis en scène. On me donna un torrent en peinture au lieu de plusieurs
chutes d'eau réelle; les satyres dansants étaient représentés
par un groupe de petites filles de douze ans; ces enfants ne tenaient point
à la main des branches d'arbre enflammées, les pompiers s'y
opposaient dans la crainte du feu; les nymphes ne couraient pas échevelées
à travers la forêt en criant : Italie! les femmes choristes
avaient été placées dans la coulisse, et leurs cris
n'arrivaient pas dans la salle; la foudre en tombant s'entendait à
peine, bien que l'orchestre fût maigre et sans énergie. D'ailleurs,
le machiniste exigeait toujours au moins quarante minutes pour changer
son décor après cette mesquine parodie. Je demandai donc
moi-même la suppression de l'intermède. Carvalho s'obstina
avec un acharnement incroyable, malgré ma résistance et mes
fureurs, à couper la scène entre Narbal et Anna, l'air de
danse et le duo des sentinelles dont la familiarité lui paraissait
incompatible avec le style épique. Les strophes d'Iopas disparurent
de mon aveu, parce que le chanteur chargé de ce rôle était
incapable de les bien chanter. Il en fut de même du duo entre Énée
et Didon; j'avais reconnu l'insuffisance de la voix de Mme Charton
dans cette scène violente qui fatiguait l'artiste au point qu'elle
n'eût pas eu ensuite la force, au cinquième acte, de dire
le terrible récitatif: «Dieux immortels! il part!»
et
son dernier air et la scène du bûcher. Enfin la chanson d'Hylas,
qui avait plu beaucoup aux premières représentations et que
le jeune Cabel chantait bien, disparut pendant que j'étais retenu
dans mon lit exténué par une bronchite. On avait besoin de
Cabel dans la pièce qui se jouait le lendemain des représentations
des Troyens, et comme son engagement ne l'obligeait à chanter
que quinze fois par mois, il fallait lui donner deux cents francs pour
chaque soirée supplémentaire. Carvalho en conséquence,
et sans m'en avertir, supprima la chanson par économie. Je fus tellement
abruti par ce long supplice, qu'au lieu de m'y opposer de tout ce qui me
restait de forces, je consentis à ce que l'éditeur de la
partition de piano, entrant dans la pensée de Carvalho qui voulait
que cette partition fût le plus possible conforme à la représentation,
supprimât, lui aussi, dans une édition, plusieurs de ces morceaux.
Heureusement la grande partition n'est pas encore publiée; j'ai
employé un mois à la remettre en ordre en pansant avec soin
toutes ses plaies; elle paraîtra dans son intégrité
primitive et absolument telle que je l'ai écrite.
Oh! voir un ouvrage de cette nature disposé
pour la vente, avec les coupures et les arrangements de l'éditeur,
y a-t-il un supplice pareil! une partition dépecée, à
la vitrine du marchand de musique, comme le corps d'un veau sur l'étal
d'un boucher, et dont on débite des fragments comme on vend de petits
morceaux de mou pour régaler les chats des portières!!
Malgré les perfectionnements et
les corrections que Carvalho leur avait fait subir, les Troyens
à Cartage n'eurent que vingt et une représentations.
Les recettes qu'ils produisaient ne répondant pas à ce qu'il
en avait attendu, Carvalho consentit à résilier l'engagement
de Mme Charton qui partit pour Madrid; et l'ouvrage, à
mon grand soulagement, disparut de l'affiche. Cependant, comme les honoraires
que je reçus, pendant ces vingt et une représentations, étaient
considérables, étant l'auteur du poëme et de la musique,
et comme j'avais vendu la partition de piano à Paris et à
Londres, je m'aperçus avec une joie inexprimable que le revenu de
la somme totale égalerait à peu près le produit annuel
de ma collaboration au Journal des Débats, et je donnai aussitôt
ma démission de critique. Enfin, enfin, enfin, après trente
ans d'esclavage, me voilà libre! je n'ai plus de feuilletons à
écrire, plus de platitudes à justifier, plus de gens médiocres
à louer, plus d'indignation à contenir, plus de mensonges,
plus de comédies, plus de lâches complaisances, je suis libre!
je puis ne pas mettre les pieds dans les théâtres lyriques,
n'en plus parler, n'en plus entendre parler, et ne pas même rire
de ce qu'on cuit dans ces gargotes musicales! Gloria in excelsis Deo,
et in terra pax hominibus bonæ voluntatis!!
C'est aux Troyens au moins que le malheureux
feuilletoniste a dû sa délivrance.
Après l'entier achèvement de
cet opéra et avant sa représentation, je fis, sur la demande
de M. Benazet,5 l'opéra-comique en
deux actes, Béatrice et Bénédict. Il fut joué
avec un grand succès et sous ma direction, sur le nouveau théâtre
de Bade, le 9 août 1862. Quelques mois après, traduit en allemand
par M. Richard Pohl, on le mit en scène à Weimar, et avec
le même bonheur, sur la demande de Mme la Grande-duchesse.
Leurs Altesses m'avaient invité à venir en diriger les deux
premières représentations, et me comblèrent comme
toujours de gracieusetés de toute espèce.
Il en fut de même du prince de Hohenzollern-Hechingen
qui, pendant ce séjour à Weimar, m'envoya son maître
de chapelle pour m'inviter à venir diriger un de ses concerts à
Lœwenberg où il réside maintenant. En m'avertissant que son
orchestre savait tout mon répertoire symphonique, il me demandait
de lui faire un programme instrumental composé exclusivement de
mes ouvrages.
Je lui répondis : «Monseigneur,
je suis à vos ordres, mais puisque votre orchestre connaît
mes symphonies et mes ouvertures, veuillez former vous-même le programme,
je dirigerai tout ce qu'il vous plaira.» En conséquence, le
prince choisit l'ouverture du Roi Lear, la fête et la scène
d'amour de Roméo et Juliette, l'ouverture du Carnaval
romain, et la symphonie entière d'Harold en Italie. Comme
le prince n'avait point de harpe, il invita en même temps que moi
la harpiste de Weimar, Mme Pohl, qui voulut bien, suivie de
son mari, faire ce voyage. Le prince était bien changé depuis
mon excursion à Hechingen en 1842; la goutte le torturait au point
qu'il ne pouvait quitter son lit et qu'il ne put même pas assister
au concert que j'étais venu organiser. Cela lui causait un chagrin
qu'il ne cherchait pas à dissimuler. «Vous n'êtes pas
un chef d'orchestre, me disait-il, vous êtes l'orchestre même;
c'est une fatalité que je ne puisse profiter de votre séjour
ici.»
Il a fait construire dans son château
de Lœwenberg une jolie salle de concerts, d'une sonorité excellente,
où il réunit, dix ou douze fois par an, six cents personnes
choisies parmi les amateurs les plus sincères et les plus instruits
de l'art musical. Ces concerts sont donc gratuits, on y vient de tous les
environs de la résidence du prince, on y vient même de Bunzlau
et de Dresde et d'une foule de châteaux assez éloignés.
L'orchestre n'est composé que de quarante-cinq musiciens, mais exercés,
attentifs, intelligents, plus que je ne pourrais dire, et leur chef, M.
Seifrids, les dirige et les instruit avec le talent et la patience les
plus rares. Ces artistes, en outre, ne donnent point de leçons et
ne sont exténués, comme les nôtres, ni par le service
des églises, ni par celui des théâtres. Ils sont au
prince exclusivement. Le prince m'avait logé chez lui; le premier
jour de répétition un domestique vint me dire: «Monsieur,
l'orchestre est prêt et vous attend.» Je suis un corridor,
j'entre dans la salle de concerts que je ne connaissais pas encore, j'y
trouve les quarante-cinq musiciens en silence, leur instrument à
la main; pas de prélude, pas le moindre bruit, ils étaient
d'accord!! Le pupitre chef portait la partition du Roi Lear. Je
lève mon bras, je commence; tout part avec ensemble, avec verve
et précision; les plus violentes excentricités rythmiques
de l'allegro sont enlevées sans hésitation, et je me dis,
en dirigeant cette ouverture que je n'avais pas entendue depuis dix ou
douze ans: «Mais c'est fou droyant! comment, c'est moi qui ai fait
cela?...» Il en fut de même pour tout le reste et je finis
par diré aux musiciens : «C'est une plaisanterie, messieurs,
nous répétons pour nous amuser, je n'ai pas la moindre observation
à vous faire.» Le maître de chapelle jouait l'alto solo
d'Harold, on ne peut mieux, avec un beau son et un aplomb rythmique
qui me comblaient de joie; dans les autres morceaux il reprenait son violon.
Richard Pohl jouait des cymbales. Je puis bien dire en toute vérité
que jamais je n'entendis exécuter
Harold
d'une plus irrésistible
manière. Mais l'adagio de Roméo et Juliette... Ah!
comme ils l'ont chanté! nous étions à Vérone,
non à Lœwenberg... A la fin de ce morceau que nous n'avions pas
interrompu par la moindre faute, M. Seifrids se leva, resta un instant
immobile cherchant à dominer son émotion, puis s'écria
en français «Non! il n'y a rien de plus beau!» Alors
tout l'orchestre d'éclater en cris, en applaudissements, sur les
violons, sur les basses, les timbales... Je me mordais la lèvre
inférieure... Des émissaires allaient de temps en temps rendre
compte des incidents de la répétition au pauvre prince qui
se désolait dans sa chambre. Le jour du concert un public brillant
vint remplir la salle; il se montra d'une chaleur extrême; on voyait
clairement que tous ces morceaux lui étaient familiers depuis longtemps.
Après la Marche des Pèlerins, un officier du prince
monta sur l'estrade, et, devant l'auditoire, vint attacher à mon
habit la croix de l'ordre de Hohenzollern au milieu du brouhaha. Le secret
de cette faveur avait été bien gardé, je n'en avais
pas le moindre pressentiment. Alors cela me mit en joie et je me jouai
réellement pour moi-même, sans penser au public, l'orgie
d'Harold,
à
ma manière, avec fureur; j'en grinçais des dents.
Le lendemain les musiciens me donnèrent un
grand dîner suivi d'un bal. Il me fallut répondre à
plusieurs toasts; Richard Pohl me servait d'interprète et reproduisait
mes paroles en allemand, phrase par phrase.
J'aurais beaucoup à dire encore sur cette
charmante excursion à Lœwenberg; je me bornerai à rappeler
la grâce exquise avec laquelle tout l'entourage du prince et surtout
la famille du colonel Broderotti, l'un de ses officiers, m'ont accueilli.
J'ajouterai que les dames Broderotti, et le colonel lui-même, parlent
le français avec une élégance sans prix, pour moi
qui souffre de l'entendre mal parler et qui ne sais pas un mot d'allemand.
Je dus repartir le surlendemain du bal des artistes, et le prince, qui
n'avait pas pu quitter son lit, me dit en m'embrassant «Adieu, mon
cher Berlioz, vous retournez à Paris, vous y trouverez des gens
qui vous aiment, eh bien, dites-leur que je les aime.»
Je reviens à l'opéra de Béatrice.
J'avais, pour la pièce, pris une partie du
drame de Shakespeare Much ado about nothing, en y ajoutant seulement
l'épisode du maître de chapelle et les morceaux de chant.
Le duo des deux jeunes filles «Vous soupirez, madame!»,
le trio entre Héro, Béatrice et Ursule «Je vais
d'un cœur aimant» et le grand air de Béatrice «Dieu!
que viens-je d'entendre?» que Mme Charton chanta à
Bade avec verve, sensibilité, un grand entraînement et une
rare beauté de style, produisirent un effet prodigieux. Les critiques
venus de Paris à cette occasion, louèrent chaudement la musique,
l'air et le duo surtout. Quelques-uns trouvèrent qu'il y avait dans
le reste de la partition beaucoup de broussailles, et que le dialogue parlé
manquait d'esprit. Ce dialogue est presque en entier copié dans
Shakespeare...
Cette partition est difficile à bien exécuter,
pour les rôles d'hommes surtout. A mon sens, c'est une des plus vives
et des plus originales que j'aie produites. A l'inverse des Troyens,
elle
n'exige aucune dépense pour la mettre en scène. On se gardera
néanmoins de me la demander à Paris. On fera bien, ce n'est
pas de la musique parisienne. M. Benazet, avec sa générosité
ordinaire, me la paya deux mille francs par acte, pour les paroles, et
autant pour la musique, c'est-à-dire huit mille francs en tout.
De plus, il me donna encore mille francs pour en venir diriger la représentation
l'année suivante. J'en ai fait graver la partition de piano. La
grande partition paraîtra plus tard ainsi que les trois autres, Benvenuto
Cellini, la Prise de Troie et les Troyens à Carthage, si
j'ai assez d'argent pour les publier. L'éditeur Choudens, en achetant
mon opéra des Troyens, s'est bien engagé, par écrit,
à publier la grande partition un an après la partition de
piano, mais
CETTE PROMESSE N'A PAS ÉTÉ MIEUX
TENUE QUE TANT D'ATURES, ET, A PARTIR DE LA SIGNAUTRE DE CE CONTRAT, IL
N'EN A, etc. etc. Le duo des jeunes filles de Béatrice
et Bénédict
est maintenant fort répandu en Allemagne
où on le chante fréquemment. Je me souviens, à propos
de ce duo, que le grand-duc de Weimar, à mon dernier voyage chez
lui, m'invitait quelquefois à souper en très-petit comité
et se plaisait alors à me questionner sur mon existence à
Paris et sur mille détails. Je l'ai bien étonné
et attristé en lui dévoilant les réalités de
notre monde musical. Mais un soir je le fis rire. Il me demanda dans quelle
circonstance j'avais écrit la musique du duo de Béatrice:
«Vous soupirez, madame!».
« —Vous avez dû composer cela, me dit-il,
au clair de lune dans quelque romantique séjour...
—Monseigneur, c'est là une de ces impressions
de la nature dont les artistes font provision et qui s'extravasent ensuite
de leur âme, dans l'occasion, n'importe où. J'ai esquissé
la musique de ce duo un jour à l'Institut, pendant qu'un de mes
confrères prononçait un discours.
—Parbleu! dit le grand-duc, cela prouve en
faveur de l'orateur! Il devait être d'une rare éloquence!»
On a aussi exécuté ce duo à
l'une des séances de la Société des concerts de notre
Conservatoire, et il y a excité des transports dont on voit peu
d'exemples. La salle entière a crié bis avec des applaudissements
à ébranler l'édifice, et mes siffleurs fidèles
n'ont pas osé se faire entendre. Il faut dire aussi que MMmes
Viardot et Vandenheufel-Duprez l'ont chanté d'une délicieuse
manière! Et le merveilleux orchestre, comme il a été
gracieux et délicat! Voilà une de ces exécutions qu'on
entend quelquefois... en rêve. La Société des concerts
a bien voulu, cette année encore, faire figurer dans l'un de ses
programmes, la deuxième partie de ma trilogie sacrée l'Enfance
du Christ; ce fragment, admirablement rendu, a produit aussi un grand
effet; mais le public, sans que je sache pourquoi, n'a pas redemandé
le Repos de la sainte famille, ainsi qu'il le fait toujours ailleurs,
et mes deux siffleurs ont daigné se montrer ce jour-là et
indigner toute la salle. La Société du Conservatoire, dirigée
maintenant par un de mes amis, M. Georges Hainl, ne m'est plus hostile.
Elle se propose d'exécuter de temps en temps des fragments de mes
partitions. Je lui ai donné en toute propriété la
masse entière de musique que je possédais, parties séparées
d'orchestre et de chœurs, gravées et copiées, représentant
ce qui est nécessaire pour l'exécution en grand de tous mes
ouvrages, les opéras exceptés. Cette bibliothèque
musicale, qui aura du prix plus tard, ne saurait être en meilleures
mains.
Je n'aurai garde d'oublier ici le festival
de Strasbourg où je fus invité à venir, il y a dix-huit
mois, diriger l'exécution de l'Enfance du Christ. On
avait construit une salle immense contenant six mille personnes. Il y avait
cinq cents exécutants. Cet oratoire, écrit dans un style
presque toujours tendre et doux, semblait devoir être peu entendu
dans ce vaste local. A ma grande surprise, il y produisit une émotion
profonde, telle était l'attention de l'auditoire, et le chœur mystique
sans accompagnement de la fin «O mon âme»
provoqua même beaucoup de larmes. Oh! je suis heureux quand je vois
mes auditeurs pleurer!... Ce chœur est fort loin de produire autant d'effet
à Paris, où il est d'ailleurs toujours mal exécuté.
J'apprends qu'on a entendu depuis un an plusieurs
de mes partitions en Amérique, en Russie et en Allemagne; tant mieux!
Décidément ma carrière musicale finirait par devenir
charmante, si je vivais seulement cent quarante ans.
Je me suis remarié... je le devais...
et
au bout de huit ans de ce second mariage ma femme est morte subitement,
foudroyée par une rupture du cœur. Quelque temps après son
inhumation au grand cimetière Montmartre, mon excellent ami, Édouard
Alexandre, le célèbre facteur d'orgues, dont la bonté
pour moi s'est toujours montrée infatigable, trouvant sa tombe trop
modeste, voulut absolument acheter pour moi et les miens un terrain à
perpétuité,
dont
il me fit don. On y construisit un caveau et je dus assister à l'exhumation
de ma femme et à son installation dans le caveau neuf. Cela fut
d'une tristesse navrante, je souffris beaucoup. Mais qu'était-ce
en comparaison de ce que le sort me réservait? Il semble que j'aie
dû connaître tout ce qu'il peut y avoir de plus affreux dans
une cérémonie de ce genre. Peu après cette époque,
je fus averti officiellement que le petit cimetière de Montmartre,
où reposait ma première femme, Henriette Smithson, allait
être détruit, et que j'eusse en conséquence à
faire transporter ailleurs les restes qui m'étaient chers. Je donnai
les ordres nécessaires dans les deux cimetières, et un matin,
par un temps sombre, je m'acheminai seul vers le funèbre lieu. Un
officier municipal chargé d'assister à l'exhumation m'y attendait.
Un ouvrier fossoyeur avait déjà ouvert la fosse. A mon arrivée
il sauta dedans. La bière enfouie depuis dix ans était encore
entière, le couvercle seul était endommagé par l'humidité.
Alors l'ouvrier, au lieu de la tirer hors de terre, arracha les planches
pourries qui se déchirèrent avec un bruit hideux en laissant
voir le contenu du coffre. Le fossoyeur se baissa, prit entre ses deux
mains la tête déjà détachée du tronc,
la tête sans couronne et sans cheveux, hélas! et décharnée,
de la poor Ophelia, et la déposa dans une bière neuve
préparée ad hoc sur le bord de la fosse. Puis, se
baissant une seconde fois, il souleva à grand-peine et prit entre
ses bras le tronc sans tête et les membres, formant une masse noirâtre
sur laquelle le linceul restait appliqué, et ressemblant à
un bloc de poix enfermé dans un sac humide... avec un son mat...
et une odeur... L'officier municipal, à quelques pas de là,
considérait ce lugubre tableau... Voyant que je m'appuyais sur le
tronc d'un cyprès, il s'écria: «Ne restez pas là,
monsieur Berlioz; venez ici, venez ici.» Et comme si le grotesque
devait avoir aussi sa part dans cette horrible scène, il ajouta
en se trompant d'un mot: « Ah! pauvre
inhumanité!...»
Quelques moments après, suivant le char qui emportait les tristes
restes, nous descendîmes la montagne et parvînmes dans le grand
cimetière Montmartre, au caveau neuf déjà béant.
Les restes d'Henriette y furent introduits. Les deux mortes y reposent
tranquillement à cette heure, attendant que je vienne apporter à
ce charnier ma part de pourriture.
Je suis dans ma soixante et unième
année; je n'ai plus ni espoirs, ni illusions, ni vastes pensers;
mon fils est presque toujours loin de moi; je suis seul; mon mépris
pour l'imbécillité et l'improbité des hommes, ma haine
pour leur atroce férocité sont à leur comble; et à
toute heure je dis à la mort: «Quand tu voudras!» Qu'attend-elle
donc? |