Le mois de juin revenu m'ouvrit de nouveau la lice de l'Institut. J'avais
bon espoir d'en finir cette fois; de tous côtés m'arrivaient
les prédictions les plus favorables. Les membres de la section de
musique laissaient eux-mêmes entendre que j'obtiendrais à
coup sûr le premier prix. D'ailleurs je concourais, moi lauréat
du second prix, avec des élèves qui n'avaient encore obtenu
aucune distinction, avec de simples bourgeois; et ma qualité de
tête couronnée me donnait sur eux un grand avantage. A force
de m'entendre dire que j'étais sûr de mon fait, je fis ce
raisonnement malencontreux dont l'expérience ne tarda pas à
me prouver la fausseté: «Puisque ces messieurs sont décidés
d'avance à me donner le premier prix, je ne vois pas pourquoi je
m'astreindrais, comme l'année dernière, à écrire
dans leur style et dans leur sens, au lieu de me laisser aller à
mon sentiment propre et au style qui m'est naturel. Soyons sérieusement
artiste et faisons une cantate distinguée.»
Le sujet qu'on nous donna à traiter, était
celui de Cléopâtre après la bataille d'Actium. La
reine d'Égypte se faisait mordre par l'aspic, et mourait dans les
convulsions. Avant de consommer son suicide, elle adressait aux ombres
des Pharaons une invocation pleine d'une religieuse terreur; leur demandant
si, elle, reine dissolue et criminelle, pourrait être admise dans
un des tombeaux géants élevés aux mânes des
souverains illustres par la gloire et par la vertu.
Il y avait là une idée grandiose à
exprimer. J'avais mainte fois paraphrasé musicalement dans ma pensée
le monologue immortel de la Juliette de Shakespeare:
But if when I am laid into the tomb...
dont le sentiment se rapproche, par la terreur au moins, de celui de
l'apostrophe mise par notre rimeur français dans la bouche de Cléopâtre.
J'eus même la maladresse d'écrire en forme d'épigraphe
sur ma partition le vers anglais que je viens de citer; et, pour des académiciens
voltairiens tels que mes juges, c'était déjà un crime
irrémissible.
Je composai donc sans peine sur ce thème
un morceau qui me paraît d'un grand caractère, d'un rythme
saisissant par son étrangeté même, dont les enchaînements
enharmoniques me semblent avoir une sonorité solennelle et funèbre,
et dont la mélodie se déroule d'une façon dramatique
dans son lent et continuel crescendo. J'en ai fait, plus tard, sans y rien
changer, le chœur (en unissons et octaves) intitulé: Chœur d'ombres,
de
mon monodrame lyrique de Lélio.
Je l'ai entendu en Allemagne dans mes concerts,
j'en connais bien l'effet. Le souvenir du reste de cette cantate s'est
effacé de ma mémoire, mais ce morceau seul, je le crois,
méritait le premier prix. En conséquence il ne l'obtint pas.
Aucune cantate d'ailleurs ne l'obtint.
Le jury aima mieux ne point décerner de premier
prix cette année-là, que d'encourager par son suffrage un
jeune compositeur chez qui se décelaient des tendances pareilles.
Le
lendemain de cette décision je rencontrai Boiëldieu sur le
boulevard. Je vais rapporter textuellement la conversation que nous eûmes
ensemble; elle est trop curieuse pour que j'aie pu l'oublier.
En m'apercevant: « Mon Dieu, mon enfant, qu'avez-vous
fait? me dit-il. Vous aviez le prix dans la main, vous l'avez jeté
à terre.
—J'ai pourtant fait de mon mieux, monsieur, je vous
l'atteste.
—C'est justement ce que nous vous reprochons. Il
ne fallait pas faire de votre mieux; votre mieux est ennemi du bien. Comment
pourrais-je approuver de telles choses, moi qui aime par-dessus tout la
musique qui me berce?...
—Il est assez difficile, monsieur, de faire de la
musique qui vous berce, quand une reine d'Égypte, dévorée
de remords et empoisonnée par la morsure d'un serpent, meurt dans
des angoisses morales et physiques.
—Oh! vous saurez vous défendre, je n'en doute
pas; mais tout cela ne prouve rien; on peut toujours être gracieux.
—Oui, les gladiateurs antiques savaient mourir avec
grâce; mais Cléopâtre n'était pas si savante,
ce n'était pas son état. D'ailleurs elle ne mourut pas en
public.
—Vous exagérez; nous ne vous demandions pas
de lui faire chanter une contredanse. Quelle nécessité ensuite
d'aller, dans votre invocation aux Pharaons, employer des harmonies aussi
extraordinaires!... Je ne suis pas un harmoniste, moi, et j'avoue qu'à
vos accords de l'autre monde, je n'ai absolument rien compris.»
Je baissai la tête ici, n'osant lui faire
la réponse que le simple bon sens dictait: Est-ce ma faute, si vous
n'êtes pas harmoniste?...
«—Et puis, continua-t-il, pourquoi, dans votre
accompagnement, ce rythme qu'on n'a jamais entendu nulle part?
—Je ne croyais pas, monsieur, qu'il fallût
éviter, en composition, l'emploi des formes nouvelles, quand on
a le bonheur d'en trouver, et qu'elles sont à leur place.
—Mais, mon cher, Mme Dabadie qui a chanté
votre cantate est une excellente musicienne, et pourtant on voyait
que, pour ne pas se tromper, elle avait besoin de tout son talent et de
toute son attention.
—Ma foi, j'ignorais aussi, je l'avoue, que la musique
fût destinée à être exécutée sans
talent et sans attention.
—Bien, bien, vous ne resterez jamais court, je le
sais. Adieu, profitez de cette leçon pour l'année prochaine.
En attendant, venez me voir; nous causerons; je vous combattrai, mais en
chevalier
français.» Et il s'éloigna, tout fier de finir
sur une pointe, comme disent les vaudevillistes. Pour apprécier
le mérite de cette pointe digne d'Elleviou,1
il faut savoir qu'en me la décochant, Boïeldieu faisait, en
quelque sorte, une citation d'un de ses ouvrages, où il a mis en
musique les deux mots empanachés.2
Boïeldieu, dans cette conversation naïve,
ne fit pourtant que resumer les idées françaises de cette
époque sur l'art musical. Oui, c'est bien cela, le gros public,
à Paris, voulait de la musique qui berçât, même
dans les situations les plus terribles, de la musique un peu dramatique,
mais pas trop, claire, incolore, pure d'harmonies extraordinaires, de rythmes
insolites, de formes nouvelles, d'effets inattendus; de la musique n'exigeant
de ses interprètes et de ses auditeurs ni grand talent ni grande
attention. C'était un art aimable et galant, en pantalon collant,
en bottes à revers, jamais emporté ni rêveur, mais
joyeux et troubadour et chevalier français... de Paris.
On voulait autre chose, il y a quelques années;
quelque chose qui ne valait guère mieux. Maintenant on ne sait ce
qu'on veut, ou plutôt on ne veut rien du tout.
Où diable le bon Dieu avait-il la tête
quand il m'a fait naître en ce plaisant pays de France? ...
Et pourtant je l'aime ce drôle de pays, dès que je parviens
à oublier l'art et à ne plus songer à nos sottes agitations
politiques. Comme on s'y amuse parfois! Comme on y rit! Quelle dépense
d'idées on y fait! (en paroles du moins.) Comme on y déchire
l'univers et son maître avec de jolies dents bien blanches, avec
de beaux ongles d'acier poli! Comme l'esprit y pétille! Comme on
y danse sur la phrase! Comme on y blague royalement et républicainement!...
Cette dernière manière est la moins divertissante.
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