Les Francs-Juges

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ACTE I

Le théatre représente un château antique et fortifié; il est environné d'épaisses foréts, et devant sa principale entrée s'étend une vaste place d'armes. Le soleil se léve et éclaire peu à peu le haut des tours.

Scène lère

(Des groupes de peuple couvrent la place et s'occupent des apprêts d'une fête; mais leur démarche et leurs gestes expriment la tristesse et l'abattement. Ils n'agissent que pressés par les satellites qui les entourent)

(musique à faire)

Quatre héraults
Olmerik d'Amélie est aujourd'hui l'époux.
Qu'il commande à jamais à son coeur comme au nôtre!
Que l'allégresse éclate parmi vous!
Chantez son bonheur et le votre!
Olmerik d'Amélie est aujourd'hui l'époux.

(Les soldats et les héraults se retirent)

Un homme du peuple

(Il a dû se tenir à part pendant le récit précédent, et laisser apercevoir une indignation concentrée. Il se tourne vers le peuple qui suspend des guirlandes au château.)

Parlé
Chantez pour égayer vos maitres!
Foulez au bruit des chalumeaux
La poussière de vos ancêtres
Qui tressaillent sous leurs tombeaux!
De vos tyrans, filles des braves,
Venez disputer les faveurs.
Vierges, couronnez-vous de fleurs;
Votre sein leur doit des esclaves!

(Pendant qu'il chante les hommes quittent peu à peu les groupes où ils étaient mêlés aux femmes, et s'assemblent autour de lui; ils s'animent en l'écoutant)

Choeur d'hommes
Eh! quoi!....nous taire....et trembler sur ces bords
Où nous restent encore un vengeur et la gloire!
Non, non...la liberté, fille de la victoire,
Sera le prix de nos efforts.

Ensemble

Musique faite
Lenor, entends nos fers....que leur bruit te réveille!
Brise, brise le joug d'une honteuse loi.
Fuis l'indigne esclavage où ta valeur sommeille;
Il est ternps, léve-toi!
 

La première voix seule
Ils est temps, amis.... I'heure sonne:
Dépouillu la honte et les fers.
Au fils de Venceslas, guerriers, rendons un trône;
Rendons des monstres aux enfers.

(Le pont-levis du château s'abaisse, et Olmerik s'avance avec Christiern. La foule qui semblait se ranimer redevient tout à coup tremblante et consternee: quelques-uns restent muets et indignés.)

Choeur général
Ah! voici le tyran.... son oeil cherche sa proie,
Et le sang tombe encor de son glaive altéré.
Malheureux!... la terreur nous condamne à la joie.

(Olmerik s'approche,)

Qu'il vive de longs jours, d qu'il règne adoré!

(Tous se retirent excepté Olmerik et Christiern.)

Scène 2

Dialogue parlé

Olmerik, Christiern

Olmerik

(Il suit d'un oeil de mépris la foule qui le quitte.)

Ah! qu'ils sont bien faits pour leur cbaine!
Les laches!... à ma vue ils n'osent que frém

Christiern
Ils tremblent... qu'importe leur haine?

Olmerik
Elle ne sait combattre.... elle saura trahir,
J'eus un frére... il régniat.. tu me montras son trône,
El la route sanglante où je devais passer.
Il périt... et ta main cacha par la couronne
Les remords sur mon front ardent à s'amasser.

(Il paraît accablé d'un souvenir sinistre qu'il s'efforce d'écarter.)

Oui, je le dus... je dus verser le sang d'un frère;
Mais ses flots en coulant ne se sont pas tatis:
Son fils traînant partout sa douleur téméraire
Appelle la tempête amassée à ses cris.

Chrisbern
Le saint Tribunal veille... oses-tu craindre encore?
Nulle part et partout, c'est en vain qu'on le fuit.
Il peuple ce palais, et ce palais l'ignore;
Son oeil puissant interroge la nuit;
Et l'ombre vainement lui ravit sa victime.
Si la terre à ses coups prétendait l'arracher

Jusqu'aux entrailles de l'abîme

Son regard irait la chercher.

Olmerik
Le saint Tribunal dort, et sa foudre est éteinte;
Dans son silence, hélas! je devine sa crainte.

Chrisbern
La crainte!... il la répand, et ne la connaît pas.

Olmerik
Et c'est ainsi qu'il a lassé le monde;
L'éclair s'est élancé du palais des Césars.
Au bruit lointain de l'orage qui gronde
J'ai vu tressaillir nos remparts.
De tous cotés hatant leurs pas rapides
Les soldats de l'empire entourent mes états.
Que pourront nos guerriers et les efforts perfides
D'un peuple qui me hait et ne combattra pas?
Ce Lenor, tout courbé sous ses maux solitaires,

Ce vil proscrit, sans gkuve, s~ns appui
Tu le verras grandir à l'ombre des bannières

Que l'Allemagne agitera sur lui.

Chrisbern
Il périra.... Demain, avant l'aurore
J'aurai su découvrir ses pas mystérieux.

Olmerik
Crois-tu qu'à mes regards il les dérobe encore?
C'est au fond de ces bois, c'est non loin de ces lieux,
Non loin de ce palais qui retient Amélie
Qu'il cache au jour sa honte et ses ardeurs.
Amélie!... Il l'adore... et plus que la patrie
Elle appelle sur moi ses jalouses fureurs.
Dés son enfanoe à son lit destinée,
Il allait en parer son trône et son orgueil,
Quand ma main renversant les flambeaux d'hyménée,
N'alluma devant lui que des torches de deuil.
Ami, te le dirai-je? un regard d'Amélie
Dans mon sein palpitant éteignit ma furie:
Je brulai... qu'elle était belle de sa douleur!
Sur son front pâlissant j'essayai ma couronne,...
De ses mépris d'abord mon courage s'étonne....
Je fais parler la crainte à ce timide coeur;
J'ai dit que dans les fers Lenor enfin expie
Et mes tourments et ses folles amours,
Et qu'un dernier refus de la fière Amélie
Aux mains de mes bourreaux allait livrer ses jours.

Christiern
Elle a cédé; mais pour sauver la tête
De celui que toujours tu verras ton rival:
Quand la voix des hérauts commande un jour de fête,
Du bonheur est-ce le signal?
Va! de ses fiers dédains Lenor est le complice:
Ce nom parle plus haut que toi.
Il faut que la mort désunisse
Ces coeurs qu'enchaîne leur foi.

Olmerik
Eh! bien, je cède au destin qui m'entraîne!
Tout le feu des enfers bouillonne avec mon sang.
Non, jamais tant d'amour, non jamais tant de haine
Ne s'est allumé dans mon flanc.
Je cours... mais qu'aujourd'hui mon triomphe s'achève;
Et mon sceptre a mes feux s'indignent d'un rival .
Que Lenor soit en proie au glaive
De l'invisible Tribunal!

Christiern
Il sufffit... Ie sang du perfide
Rougira l'antre de Mendor.

Olmerik
Malgré moi, je frémis encor;
Crains d'invoquer une main trop timide.

Christiern
Non, non, mon choix est fait.

Olmerik
Et quel est-il?

Christiern
Conrad.

Olmerik
Son fer lui pèserait;
Des dangers, non du crime il fit l'apprentissage.

Chrisbern
Que peux-tu craindre?

Olmerik
Tout, jusques à son courage.
 
 

DUO

Musique faite

Chrisbern
Conrad s'arma pour nous d'une sainte fureur.
Il brava les Césars, et sa jeune vaillance
Promenant dans nos camps sa superbe espéranoe,
Nous voua son épée et sa crédule ardeur.
 

Olmerik
Conrad est altéré de périls et de gloire.
Il peut dans les combats presser ses pas ardents;
Mais son bras indigné d'une lâche victoire
Servira mal ma haine et ses serments.

Chrisbern
Ma voix saura, si sa vertu chanoelle,
Rallumer en son coeur la vengeance fidèle.

Olmerik
Garde que la pitié puisse nous le ravir!
Que les cieux évoqués consacrent la victime;
Qu'ils parlent par ta voix, qu'une clarté sublime

Montre à Conrad celui qu'il doit punir.

Chrisbern
Si la pitié protegeant la victime
Dans son coeur venait à gémir,
Le ciel complioe armé d'une clarté sublime
Saura parler et l'éblouir.

Ensemble

Que les cieux évôqués consacrent la victime;
Que son bras soit prompt à punir.
Si sa pitié m'ose trahir,
Que son sang satisfasse au courroux qui m'anime.

(Olmerik sort: les gardes le suivent 11 fait un signe à Christiern en lui montrant Conrad qui s'avance.)

Scène 3

Dialogue parlé

Christiern, Conrad

Christiern
Conrad, jeune héros, écoute et réponds-moi.
Tes serments sont-ils sûrs?

Conrad
Sûrs autant que mon glaive.

Christiern

(avec un fanatisme sombre et qui s'enflamme peu à peu)

Ton glaive, ami!... non, il n'est plus à toi.
N'entends-tu pas cette voix qui s'élève
Des antres pieux de Mendor?
Ils semblent murmurer encor.
La foi jurse à ceux qui t'ont nommé leur frére.
Je vais parler enfin; je le dois, il le faut.
Ton coeur ne mentit pas, ta lèvre fut sincére;
Il est temps d'acquitter la dette du très-haut.
Un voile jusqu'ici t'a caché la lumière;
Elle eût pu consumer ta debile paupière;
Mais aujourd'hui ta main déchire le bandeau,
Et du sein de la nuit fait poindre un jour nouveau.
Je le vois; il se lève, il grandit, il t'inonde
Des feux purs que les cieux font briller à ma voix.
Ton front tout embrasé de sa clarté féconde
Nous promet un vengeur, et menaoe les Rois.
Que le sang t'initie à nos jaloux mystères.
Prends ce fer.... Cette nuit, aux antres de Mendor,
Une victime est due au salut de tes fréres;
Tu frapperas... mais quoi?... Conrad hésite encor?...
 
 

Conrad (avec effroi)
Parle, qui doit tomber?

Christiern
Que le ciel te réponde;
C'est lui qui sur ton bras se repose aujourd'hui.
N'attends pas que l'éclair de son courroux ait lui;
N'attends pas que sa foudre gronde.

(Il sort.)

Scène 4
 

Récit et air; musique faite

Conrad seul

(Il lance des regards épouvantés sur les pas de Christiern.)

Va! je t'abhorre autant que je me fais horreur,
Monstre!... et c'est là le prix que hâtait mon ardeur!...
C'est du sang, c'est du sang qu'il faut au sacrifioe;
Et l'erreur fit de moi votre hideux complice!...
Du fond des bois qui cachent tes douleurs,
Lenor, ne peux-tu voir et ma honte et mes pleurs?
Ah! si tu fus banni du trône qui t'appelle,
C'est qu'un bandeau fatal, c'est qu'un voile odieux
Me cachait un forfait que ce jour me révèle;
J'ose en prendre à temoin ta mémoire et les cieux.

(Il tombe dans une douloureuse rêverie.)

Air:

Noble amitié, ta voix, ta voix chérie
M'entraîne et retentit dans mon âme attendrie.
Quand j'accuse la vie et m'engage à mourir
Tu m'ordonnes de vivre et m'apprends à soufffir.

(Il se ranime et s'enflan×me peu â peu avec enthousiasme.)

Lenor, héros trop magnanime,
Eh quoi! ne sais-tu pas que souffrir est un crime
Quand la patrie en deuil appelle son vengeur?
Ombre de Venceslas, que ton courroux vainqueur
Du haut des cieux vienne armer ma vaillance.
Mon coeur palpite encore de gloire et d'espéranoe:
Mon bras heureux et fier va combattre en ce jour
Pour les cieux, la beauté, les vertus et l'amour.

(A peine a-t-il fini oes derniers mots qu'il s'arrête avec effroi.)

Monologue parlé

Que dis-je? Quels transports m'entraînent?
En vain je me débats sous la main des enfers!
Mais avant d'obéir aux serments qui m'enchaînent,
Lenor, j'adoucirai tes fers.
Je te rendrai ton Amélie,
J'en crois l'espérance et l'amour:
Peut-être encor je bénirai la vie,
Si la tienne au bonheur peut sourire en ce jour.

Scène 5

Conrad, Amélie, Elmire

(Amêlie prêvient les pas de Courad qui s'éloignait.)

Amélie
Restez, Conrad, que la triste Amélie
Trouve du moins un coeur où verser ses chagrins.
Que n'ont-ils consumê la vie
dont m'accablent les destins!
Lenor, hélas! Lenor dans les cachots expire....

Conrad (hors de lui)
Que dites-vous? ô désespoir!
N'écoutez pas un douloureux délire.

Amélie

Air à faire