Le Cri de Guerre du Brisgaw

Le theatre représente une vallée sauvage entourée d'épaisses foréts et dominée par de hautes montagnes. On aperçoit quelques chalets dans le lointain. Des Bohémiens descendent du haut des rochers miler à des groupes de bergers et de bergéres.

Choeur (Scherzando)

Lenor (déguisé en berger sous le nom d'Obald)
Nyse
Mery
Bohémiens
Bergers et Bergères
Une Bohémienne, rôle de 1ère chanteuse

Mêlons à la voix des trompettes
Mêlons le bruit des tambourins,
Sistres, guitares, et musettes
Accompagnez nos gais refrains.
 
 

De combien d'étoiles
Le regard nous luit.
Qu'ils sont beaux tes voiles
O charmante nuit.
Ton haleine
Dans la plaine
Donne aux fleurs
Leurs couleurs.
Vite! en cadence
Pressons la danse
Que le plaisir
Ne puisse fuir!
Ivresse! Folie!
Le temps envieux
S'arréte et s'oublie
Dans nos ronds joyeux.

L'ombre descend dans la vallée
Rassemblez-vous jeunes pasteurs
Venez sous la verte feuillée
Cueillir des plaisirs et des fleurs.

Le bruit expire,
Voyez-vous luire,
Le doux sourire
Des cieux charmés!
L'écho soupire,
Et le Zéphire
Semble nous dire:
Dansez! aimez!

De combien, etc.

Ballet

Un Guerrier Bohémien
Le lâche pâlit et frissonne
Quand cet arc fléchit sous mes doigts
Il fuit en vain, le trait résonne
La mort était dans mon carquois.

Second Bohémien

(Il s'élance en face du premier d'un air menaçant et ironique.)

Arréte ici, lion farouche
Reconnais mon fer et ma main
L'orgueil peut-il ouvrir la bouche
Quand d'effroi soulève ton sein?

(Les choeurs se partagent. Les Bohémiens divisés en deux parties se rangent sous chacun des deux chefs précédents.)

Bohémiens (choeur)
Aux armes!... La charge sonne
L'acier résonne
En avant.

(Mille drapeaux de couleurs variées s'agitent tout-à-coup dans les airs. Les femmes marquent le pas au bruit des harpes et des lyres. Les Bohémiens forment entre eux des combats simulés. Leurs attaques et leurs défenses sont tour-à-tour nobles et grotesques. Les Bergers les admirent et s'amusent de leurs mouvements bizarres.)

Bergers (cboeur)
Victoire! Victoire!
Beaucoup de gloire!
Et peu de sang!

Choeur de Bohémiennes et de Bergéres
Bravo, bravo! voici des roses!
Des roses faute de lauriers!
Elles sont fraîchement écloses
Pour les amanLs et les guerriers.

(Les choeurs se couronnent de guirlandes et forment des danses en suspendant des festons aux arbres. Lenor seul, après s'étre paré de fleurs, évite leurs jeux et paraît plongé dans une profonde rêverie.)

4 Jeunes Bergers (s'approchant de Lenor)
Obald! de nos danses légères
Tu sembles fuir les contours gracieux
Quoi! La douce voix des bergères
Ne parle pas à ton coeur soucieux?
De leurs yeux vois leurs étincelles
Prête l'oreille à leurs accents
Leurs sourires donnent des ailes
Aux chagrins les plus dévorants.

Obald (récit.)
Bergers votre amitié m'est chère
Que ne peut-elle, helas, me rendre le repos!

4 Vieillards
Etranger malheureux, pourquoi ce long mystére
Dont ton âme attristée enveloppe tes maux?
Depuis le jour où nos vieux chenes
Couvrirent tes sommeils et cachèrent tes peines.

Les 4 Bergers et les 4 Vieillards ensemble
Chacun de nous en vain interroge tes pleurs
Tu souffres en silence et méconnais nos coeurs.
Obald! de nos danses, etc. (Ils s'éloignent.)

Nise

musiquefaire

(Elle quine les danses et accourt près de Lenor.)

Mélodie pastorale (1r couplet) Andantino

Le ciel et les voluptés
Sourient à nos bords tranquilles;
Jamais plus douces clartés
N'ont enchanté ces frais asiles.
Toi seul, ami, mêle de pleurs
Les dons qui parent ta jeunesse.
Ton front caché sous les fleurs
Nous voile en vain ta tristesse.

(Mery vient se joindre à Nise tandis que celle-ci chante les derniers vers du 1r couplet. Au moment où elles vont commencer ensemble le second, une jeune Bohémienne s'approche d'Obald une guitare à la main et lui chante à demi-voix:)

Presto

Bergère naïve
Là-bas sur la rive
Egare pensive
Ses feux et ses pas
Viens tout bas, tout bas
Saisir dans ses bras
L'heure fugitive.

Méladie pastorale 2me Couplet à 2 voix

Nise et Mery
Vois-tu le soleil s'enfuir
De nos montagnes solitaires,
Ainsi bientôt le plaisir
Fuira nos chaînes éphémères,
Pourquoi, pourquoi mêler de pleurs
Les beaux jours que le temps nous laisse?
Qu'Obald paré de nos fleurs
Sourie à notre allégresse.

3me Couplet à 3 voix

avec un accompagnement de traits brillants et legers de la jeune Bohémienne

Obald (Andantino)

Craignez le réveil du jour
Dansez ô mes jeunes compagnes
Pour vous et la nuit et l'amour
Parfument nos belles campagnes
Mais hélas! mes sombres douleurs
Profaneraient votre allégresse
Parez mon front de vos fleurs
Mais pour voiler ma tristesse.

Nise et Meq (Andantino)

Craignons le réveil du jour
Chantons ô mes jeunes compagnes
Pour nous la nuit et l'amour
Parfument nos belles campagnes
Pourquoi, pourquoi mêler de pleurs
Les beaux jours que le temps nous laisse?
Qu'Obald paré de nos fleurs
Sourie à notre allégresse.

La Bohémienne (Allegro)

Bergere naïve
Là-bas sur la rive
Egare plaintive
Ses feux et ses pas
Viens, tout bas, tout bas
Saisir dans ses bras
L'heure fugitive.
 

Choeur General
Qu'Obald paré de nos fleurs
Sourie à notre allégresse.

Obald (Récitatif)

Amis, je dois répondre à votre accueil,
Connaissez les douleurs secrètes
De l'étranger qui dans vos fêtes
Porte la tristesse et le deuil.

(mouvement d'attention)

Olmerik, du Brisgaw, qui gouverne la terre,
Sur le trône est monté par de sanglants chemins;
Il a foulé le corps de Venceslas son frére,
Par ses ordres tombé sous de perfides mains.
Ce frère avait un fils, promis à l'hyménée
D'un ange, qui du ciel semble être descendu.
Par l'amour d'Amélie une ardeur couronnée
Ferait tout oublier, méme un trone perdu.
Au tyran c'était peu d'un crime.
Amélie enlevée et son époux proscrit
Ont offert séparés une double victime
A sa flamme adultère, au meurtre qu'il chérit.
Mais tandis qu'il levait le poignard des Francs-Juges
D'un ami les avis secrets
Désignaient au proscrit comme assurés refuges
Le dôme hospitalier de vos sombres forêts.
Il promit que bientôt, secondant sa détrase
Il reviendrait rendre à sa foi
Un peuple libre a sa maîtresse.
Vous savez tout. Le fils de Venceslas, c'est moi.

Air

Fureur et Vengeance!
Mon impatience
Nourrit l'espérance
De finir ces maux.
Les enfants des braves
Brisent leurs entraves
Des berceaux esclaves
Sortent des héros.
Ma voix les éclaire
Sur l'affreux mystére
Qui peuple la terre
De tant de tombeaux;
Je les vois me suivre,
Mon bras les délivre,
De l'horreur de vivre
Parmi des bourreaux.

Quelques Bobemiens

Du fond de ces retraites sombres
Notre oeil ne le quittera pas.
S'il dit vrai, qu'il guide nos pas.
Si c'est un traître... qu'il succombe.

(Tout le choeur reprenant l'expression de la joie la plus vive:)

Mélons à la voix des trompettes, etc., etc.

(lls sortent en dansant)

2me scène

Obald Seul

L'ai je bien entendu? par des chants d'allégresse
Ils répondent encor à ma plaintive voix?
Est-ce un piège nouveau que la feinte promesse
Qui m'amena parmi ces bois?
De leurs détours l'ombrage tutélaire
A quelquefois bercé mes souvenirs d'amour:
Dois-je trouver une mort solitaire
Où du bonheur j'ai rêvé le retour....
La nature se plaint et le deuil m'environne....
La souffrance a vaincu ma paupière et mon bras....
Je me sens succomber... Ia force m'abandonne,
Et la terre fuit sous mes pas.

Cavatine

musique faite

Tu ne sais pas trahir le malheur qui t'implore,
Dieu des infortunés, tu te plais, ô sommeil,
A vaincre dans leurs flancs le mal qui les dévore
Et la belle espérance enchante leur réveil.

Invocation

Descends et viens rendre à mes songes
Le calme qui fuit mes douleurs:
Prète-moi tes riants mensonges;
Sur mon sein efface mes pleurs.
Ranime à l'ombre de ton aile
Mon oeil éteint et mon bras affaibli,
Et sur mon front qui s'incline et t'appelle
Verse le repos et l'oubli.

(Il s'assied sur un banc de gazon au pied d'un arbre et s'endort.)

Scène 3me

Un Bùcheron, Lenor (endormi)

Un Bûcheron entre en chantant; il travaille quelque temps dans la forêt et s'éloigne, aprés avoir observé Lenor endormi. (Le vent gémit tristement.)

Chanson du bucheron
(d'un caractère doux et gai)
lr Couplet

(qu'on ne peut entendre en entier à cause de l'éloignement.)

(Lointain;)

Oh! nenni da!
Mais j'aime la petite Anna.

(Il entre.)

(11 sort)

2me Couplet

A son tour Anna, ma compagne,
Conduit derrière la montagne
Prés des sureaux
Ses noirs chevreaux;
Si la montagne, ô sort bizarre
Ainsi qu'un grand mur nous sépare
Sa douce voix
Sa voix m'appelle au fond du bois.

3me Couplet

Oh sur un air plaintif et tendre

Qu'l est doux au loin de s'entendre
Sans même avoir
L'heure de se voir!
De la montagne à la vallée
La voix par la voix appellée
Semble un soupir
Mêlé d'ennuis a de plaisir.

(Il sort.)

4me Couplet chanté en s'éloignant

Ah! retenez bien votre haleine
Brise étourdie, et dans la plaine
Parmi les blés
Courez, volez
Dieu! la méchante a sur son aile
Emporté la voix douce et fréle
La douce voix
Qui m'appelait au fond des bois.

Scène 4me

Obald, Conrad (Il fait nuit.)

Lenor

Conrad habillé en Franc-Juge entre accompagné du bucheron, qui lui montre Lenor endormi et ressort. Son visage est voilé, il est entièrement vêtu de noir. D'une main il tient un poignard et de l'autre une lanterne sourde. Il sort de la forêt et s'avance rapidement vers Lenor. Il contemple l'agitation de son sommeil à la lueur de son flambeau et sa pantomime exprime l'attendrissement. Mais on entend sonner minuit dans le lointain; en ce moment une sensation pénible réveille Lenor, et il fait un geste d'effroi à l'aspect de Conrad.

Conrad

Tu pâlis?... ne crains rien de ces voiles funebres....
Reconnais mois....

Lenor (le reconnaissant)

Conrad!!

Conrad

Je viens à ton secours
D'un costume abhorré les fidèles ténèbres
A l'amitié servent comme aux amours.
Ecoute: il n'est que trop facile de séduire
D'un jeune sang la généreuse ardeur;
Le tribunal secret à mes yeux a fait luire
L'image des bienfaits et j'ai vu sa fureur.
Naguère son arrét m'a dévoué ta tête:

Lenor

Dieu!

Conrad

D'un fatal serment bénissons le hasard:
Avec bonheur j'acceptai leur poignard
Loin de ton sein dans mes mains il s'arréte.
Mais ce n'est pas assez de prévenir ce mal;
Il faut un autre gage à mon pieux parjure,
Il faut sur Olmerik réparer ton injure,
Il faut anéantir l'odieux Tribunal.

Lenor

Quand il en sera temps, Conrad, ami fidèle,
Tu n'accuseras pas mon bras découragé.
Dans ces murs où tout me rappelle
Je rentrerai vainqueur ou tomberai vengé
Mais comment....

Conrad (l'interrompant)

De ces monts, lassés de tant de crimes,
Les peuples sont unis aux peuples des vallons.
Je commande à leur ligue; et leurs voix unanimes
Ont dit: sans plus tarder, allons!
Des Francs-Juges pour mieux tromper la vigilance
Leurs affidés ont pris l'habit des Bohémiens:
Soupçonneux ils ont dû s'enfuir de ta présence
Quand tu leur rappelais leurs malheurs et les tiens.

musique faite

Lenor et Conrad ensemble (Andante)

Noble amitié, ta voix, ta chérie
M'entraîne et retentit dans mon âme attendrie;
Quand j'accuse la vie a m'engage à mourir
Tu m'ordonnes de vivre et m'apprends à souffrir.

Conrad seul avec enthousiasme (Allegro)

Lenor! héros trop magnanime,
Eh quoi! ne sais-tu pas que souffrir est un crime
Quand la patrie en deuil appelle son vengeur?

Lenor

Ombre de Venceslas, que ton courroux vainqueur
Du haut des cieux vienne armer ma vaillance!

Ensemble

Mon coeur palpite encore de gloire et d'espérance!
Mon bras heureux et fier va combattre en ce jour
Pour les cieux, la beauté, les vertus, et l'amour.

Conrad (à Lenor, aprés le signal convenu auquel on répond de la montagne)

A ce signal connu bientôt ils vont paraître
Et par ma voix instruits, te proclamer leur maître.

(Les paysans et les Bohémiens entrent de tous côtés.)

Amis du jour tant désiré,
Apprêtez-vous à saluer l'aurore!
Lenor est devant vous!... son père vénéré
Vous fit heureux; vous le serez encore.
Réchauffez votre ardeur au feu de ses regards;
Reconquérez une patrie....
Et que ces bras qui l'auront affranchie
Contre l'iniquité lui servent de remparts!

Choeur et Final

Le choeur

Eh bien! qu'il nous prouve sa race!
Au danger qu'il soit devant nous!
C'est le sang qui lave la trace
Marquée au sol par les genoux.
Levons notre antique bannière;
La gloire est mortelle aux tyrans;
A son ombre l'heure dernière
N'a plus de regards déchirants.
Oui, si nous succombons, notre voix étouffée
Redira: Liberté! c'est un beau cri de mort.
Allons! le monde entier prépare le trophée
Que nous promet un si beau sort.

(Les femmes entrent en scène.)

Des sommets de nos monts à la sombre vallée
Mille échos en grondant roulent le cri de: Mort!

Tous

Partons!... le monde entier prépare le trophée
Que nous promet un si beau sort.
Aux armes! le cid résonne....
O Lenor guidez nos pas.
Peuples! guerriers! I'airain tonne,
Nos fers ont soif de combats.

FIN